
L'épidémie naissante de grippe A a donné lieu à une campagne de vaccination suivie avec assez peu d'enthousiasme par la population française. Nos quotidiens ont
mené leur enquête sur les raisons qui motivaient la décision de se faire vacciner ou non, et les résultats sont prodigieusement intéressants. Je vous propose donc de passer en revue quelques arguments avec vous,
pas forcément pertinents, mais étonnamment variés pour une décision d'ordre médical. Si ces arguments étaient vôtres, que ces quelques lignes vous fassent changer d'avis ou non, je vous
invite à partager vos réactions en commentaire.
Il faut tout d'abord tordre le cou à deux ou trois légendes urbaines au sujet des vaccins, toutes fausses:"le vaccin contre
l'hépatite B provoque la sclérose en plaque", "le BCG inocule la tuberculose qu'il est censé combattre" (en réalité une tragique erreur médicale dans les années 30), "le SIDA a été transmis par
certains vaccins"... Ces billevesées sont colportées par une mouvance anti-vaccin qui étrangement est très marquée en France, le pays où le nom le plus commun pour une rue est "Pasteur"! Un
vaccin n'est pas une panacée, il comporte des effets secondaires, mais les thèses mentionnées ci-dessus ont été clairement infirmées.
"Mon médecin traitant me l'a déconseillé et/ou ne se fera pas vacciner"
Vaste sujet! On pourrait commencer par remarquer que dans ce cas précis la légitimité que l'on accorde au médecin traitant est censée provenir du savoir inhérent à sa
profession, non de sa seule proximité avec ses patients. Bref, il est médecin, il a fait des études, en plus il me connaît, je lui fais confiance. Mais ce faisant, on refuse
d'accorder la même confiance aux spécialistes de virologie ou d'épidémiologie, qui sont eux aussi médecins (ou scientifiques), et plutôt plus pertinents car spécialisés (voir chez Tom Roud
le difficile statut d'expert)! Peut-être que vous pouvez m'éclairer, car je ne vois pas pourquoi rationnellement on
devrait croire "son" médecin plutôt qu'un autre.
Ensuite, un médecin n'est pas forcément un modèle, même en matière de santé. Par exemple, mon médecin traitant est fumeur, et vous savez que la nocivité du tabac n'est plus à démontrer (si
vous croyez que le vaccin est dangereux et le tabac non, votre cas est intéressant, probablement éphémère). Il ne me recommanderait sûrement pas de me mettre à fumer! Qu'un médecin refuse le
vaccin ne me paraît donc pas une raison suffisante pour arrêter de réfléchir de son côté.
Par ailleurs, les médecins généralistes et les pédiatres, même bien disposés à l'égard du vaccin, sont exclus du dispositif de vaccination ce qui ne met pas leurs patients en confiance...
"Ce n'est qu'un moyen de plus pour enrichir les firmes pharmaceutiques"
C'est triste, mais l'eau et la nourriture (plus vital encore: Internet) sont également aux mains du grand capital. En langage marketing, créer de la valeur c'est rendre un service au
client; ce n'est pas parce qu'un produit est payant qu'il est inutile.
"Je ne me ferai pas vacciner par défiance vis-à-vis du gouvernement" (authentique)
Que dire? Mon propos n'est pas de défendre la vaccination à tout crin, mais prendre une décision relative à sa propre santé en fonction des politiques, c'est leur accorder beaucoup trop
d'importance!
"Le vaccin fera plus de morts que la grippe A / on sait que la grippe "normale" fera plus de morts que la grippe A" (authentique)
Si vous avez des certitudes pareilles, j'admire votre aplomb! Pour ma part, je serai bien incapable d'abitrer ainsi entre les deux grippes! Selon les dernières estimations, la grippe A aurait infecté 22 millions de personnes aux USA depuis avril, faisant environ 3900 morts. Le bilan français
n'est pas anodin, avec 43 morts (dont 32 de moins de 65 ans, et 3 sans facteur de risque). Il faudra faire les comptes après le match retour, c'est-à-dire l'épidémie de grippe saisonnière. En ce
qui concerne le vaccin, crois plus probable qu'il réduise les risques plutôt que de les augmenter.
"Et le syndrome de Guillain Barré, alors?"
En ce qui concerne le vaccin, 100 000 personnels de santé ont été vaccinés en France, avec à ce jour quatre cas de complications "sérieuses" relevés, cette atteinte neurologique d'origine
auto-immune. Pour l'instant (et on souhaite que ça dure), il s'agitessentiellement de "fourmillements", mais dans les médias, ces fourmilllements deviennent une véritable dans de Saint-Guy!
Si ce syndrome vous effraie, sachez qu'il peut effectivement être induit par un vaccin contre la grippe, mais aussi... par la grippe elle-même, et, semble-t-il, encore plus fréquemment. Ni l'un
ni l'autre ne sont étonnants lorsque l'on considère que le syndrome de Guillain Barré peut être provoqué par une infection bactérienne ou virale.
Pour finir, je me garderai bien d'affirmer que le vaccin contre la grippe A est parfaitement dépourvu d'effets secondaires. Ce serait stupide, je n'en sais rien, et pour tout vous dire, c'est peu
probable. Le principe d'un vaccin, c'est quand même un produit unique à une dose unique qui doit provoquer une radicale réaction du système immunitaire chez des millions de personnes, toutes
différentes!
Au sujet de la décision finale, Antoine a déniché un très bon billet qui vous apprendra que les risques étant infimes dans les deux cas, se faire vacciner ou non contre la grippe A devrait procéder des mêmes raisons que se faire vacciner ou
non contre la grippe saisonnière. En effet, la grippe A serait en substance une grippe saisonnière qui s'est faite oublier, ce qui explique qu'elle affecte plus les jeunes que les
personnes âgées. J'irai toutefois un peu au-delà des conclusions de l'auteur, en considérant qu'en raison de cette naïveté (au sens immunologique du terme) d'une grande partie de la
population, le nombre potentiel de malades (donc de décès) est plus important que pour une grippe saisonnière, et les personnes susceptibles sont plus jeunes. Je m'étonne aussi que personne
n'évoque le risque de recombinaison avec la grippe saisonnière, qui à mon avis pourrait rendre obsolètes les vaccins disponibles cette année.
Vous l'aurez deviné, je pencherais plutôt en faveur de la vaccination, sans toutefois tomber dans la psychose. Je reconnais toutefois qu'il existe des raisons valables de refuser ce vaccin, en
particulier les possibles effets secondaires (inhérents au vaccin ou provoqués par les adjuvants)... tout comme il existe des raisons non valables.
Voilà trois questions troublantes auxquelles deux
scientifiques -femmes- se sont confrontées dans un article publié cette semaine dans PNAS, et je vous prie de lire leurs conclusions
ci-après avant de lâcher les chien(nes de garde) à mes trousses.
Tout d'abord, un
échantillon de femmes prises au hasard dans la population est-il meilleur en maths, moins bon, ou équivalent à un échantillon d'hommes pareillement choisis? Cette question permet de rester
général, et de ne pas considérer le biais présent chez ceux qui ont choisi les mathématiques comme discipline de prédilection. Selon deux études publiées en 1966 et 1974 (et menées par une
femme), les garçons seraient effectivement meilleurs en mathématiques que les filles, et cette différence apparaîtrait vers 12-13 ans. A ce stade, on serait bien mal avisé d'exclure formellement
une cause biologique; coment être certain que le cerveau des filles n'est pas légèrement différent de celui des garçons, de même que beaucoup d'autres choses les distinguent? En 1990, une
méta-analyse (une analyse d'analyses, si vous préférez) portant sur 100 articles antérieurs et 3 millions de personnes concluait à l'absence globale de différence liée au sexe, mais avec
des avantages nuancés selon l'âge et l'aptitude considérée: en particulier, les garçons prenaient l'avantage au lycée dans la catégorie de la résolution de problèmes, ce qui les avantagerait dans
leurs études et leurs carrières. Les auteures ont repris une étude encore plus récente portant sur 7 millions d'écoliers, et qui ne détectait pas de différence significative entre filles et
garçons. En moyenne, les filles ne sont donc pas plus nulles en maths que les garçons. Il est toutefois intéressant de relever que la différence a bien existé et qu'elle tend à
s'estomper avec le temps, suggérant déjà une forte composante culturelle dans les performances en mathématiques. En effet, l'évolution biologique ne peut expliquer cette augmentation
d'ensemble en une trentaine d'années.
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