Jeudi 8 avril 4 08 /04 /Avr 15:29

Dans un article publié aujourd’hui dans Nature, des scientifiques nous apprennent que l'intestin des Japonais renferme des bactéries adaptées à la digestion des sushis!

 

On ne va pas feindre de s’en étonner outre mesure, puisque l’on sait au moins depuis les travaux de Gordon que l’obésité modifie la composition de la flore digestive, qui influe en retour sur l'utilisation des nutriments, et donc sur l’obésité. Nous avons également vu dans ces pages que l’activité métabolique de la flore digestive (mais pas forcément la composition de la flore elle-même) était influencée par la consommation de chocolat.

 

Détail amusant, ces travaux au petit goût si exotique ont été réalisés pas si loin d’ici, où l’on étudie les bactéries en bord de mer: la station de biologie marine de Roscoff! On attend donc avec impatience leurs travaux sur les bactéries spécialisées dans la digestion du homard, du beurre salé et des crêpes…

 

L’histoire de cette découverte mérite tout de même qu’on s’y attarde: les chercheurs ont commencé par rechercher les enzymes (donc les gènes encodant ceux-ci) impliqués dans la dégradation des polysaccharides des algues, du classique. Après avoir obtenu des séquences de gènes et des protéines correspondantes, ils les ont tout naturellement comparées aux bases de données existantes. Sans surprise, ces séquences ont été retrouvées dans des bactéries marines, elles aussi susceptibles de mettre des algues à leur menu… et dans un isolat d’intestin humain, Bacteroides plebeius, issu d’un individu japonais (le genre Bacteroides est fortement représenté dans la flore digestive). Subodorant une relation de cause à effet, nos scientifiques ont ensuite recherché le gène de leur enzyme dans les « microbiomes » intestinaux de 13 Japonais et 18 Américains (et pourquoi pas de Bretons, très nombreux sur place ?), et l’ont détecté chez 5 individus du premier groupe seulement. La conclusion qui s’impose alors, tempérée par les petits nombres d’échantillons, est que les Japonais possèdent des bactéries qui leur confèrent la capacité de digérer certains polysaccharides des algues, probablement parce qu’ils en mangent eux-mêmes. En effet, les Japonais consommant régulièrement des algues (14g par jour selon l’article), en particulier par le biais des sushis ; il existe donc une pression évolutive non négligeable (à mon avis, davantage pour les bactéries que pour les humains) pour l’exploitation de cette ressource. Les auteurs supposent que ces gènes ont été importés dans le tube digestif par le biais des algues elle-mêmes, en général consommées crues, où ils furent intégrés par les bactéries de la flore digestive proprement dite, déjà richement dotées en enzymes de dégradation des polysaccharides, qui devinrent alors capables de digérer les algues, pour leur bénéfice et celui de leur hôte.

 

De ces travaux, on retiendra donc l’influence de la culture (alimentaire) sur la composition ou plutôt les fonctions de la flore digestive, et un bel exemple de coévolution où une bactérie intestinale s’est probablement « procuré » des gènes de bactérie marine pour s’adapter au régime alimentaire de son hôte (à moins que ce ne soit le régime qui s’adapte aux bactéries commensales!).


N’oublions pas non plus la petite part de chance qui a permis, un peu par hasard, qu’existe dans les bases de données l’unique séquence qui a mené à ce résultat…

Par Benjamin - Publié dans : Microbiologie
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