Jeudi 18 juin 2009
Je ne pouvais pas passer à côté d'un des sujets de philosophie du Bac, le traditionnel sujet pour impliquer les scientifiques:

" Y a-t-il des questions auxquelles aucune science ne répond? "

Avant de livrer le mien, votre avis m'intéresse, autant pour tenter de répondre à cette question-ci que pour en marquer les limites: qu'est-ce qu'une science? est-ce une question intéressante?


Par Benjamin - Publié dans : Bacterioquizz-concours
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Samedi 6 juin 2009
Vous avez certainement remarqué qu'au lycée les filles semblent préférer les filières littéraires aux filières scientifiques. Pourquoi? Les bougresses seraient-elles en moyenne moins bonnes en maths que les garçons? Après le lycée, le biais subsiste dans les filières où la sélection porte sur les mathématiques, comme par exemple les écoles d'ingénieurs. Y aurait-il moins de filles parmi les "bons en maths"? Progressons encore dans l'élite mathématique, et considérons les prix majeurs décernés aux mathématiciens (en l'absence d'un Nobel dédié): médaille Fields (depuis 1936), prix Abel (depuis 2003) ou Wolf (depuis 1978). J'ai épluché la liste des lauréats sur Wikipedia, et sauf erreur de ma part, on n'y trouve aucune femme! Alors, existe-t-il des femmes possédant un réel génie mathématique?
Voilà trois questions troublantes auxquelles deux scientifiques -femmes- se sont confrontées dans un article publié cette semaine dans PNAS, et je vous prie de lire leurs conclusions ci-après avant de lâcher les chien(nes de garde) à mes trousses.


Tout d'abord, un échantillon de femmes prises au hasard dans la population est-il meilleur en maths, moins bon, ou équivalent à un échantillon d'hommes pareillement choisis? Cette question permet de rester général, et de ne pas considérer le biais présent chez ceux qui ont choisi les mathématiques comme discipline de prédilection. Selon deux études publiées en 1966 et 1974 (et menées par une femme), les garçons seraient effectivement meilleurs en mathématiques que les filles, et cette différence apparaîtrait vers 12-13 ans. A ce stade, on serait bien mal avisé d'exclure formellement une cause biologique; coment être certain que le cerveau des filles n'est pas légèrement différent de celui des garçons, de même que beaucoup d'autres choses les distinguent? En 1990, une méta-analyse (une analyse d'analyses, si vous préférez) portant sur 100 articles antérieurs et 3 millions de personnes  concluait à l'absence globale de différence liée au sexe, mais avec des avantages nuancés selon l'âge et l'aptitude considérée: en particulier, les garçons prenaient l'avantage au lycée dans la catégorie de la résolution de problèmes, ce qui les avantagerait dans leurs études et leurs carrières. Les auteures ont repris une étude encore plus récente portant sur 7 millions d'écoliers, et qui ne détectait pas de différence significative entre filles et garçons. En moyenne, les filles ne sont donc pas plus nulles en maths que les garçons. Il est toutefois intéressant de relever que la différence a bien existé et qu'elle tend à s'estomper avec le temps, suggérant déjà une forte composante culturelle dans les performances en mathématiques. En effet, l'évolution biologique ne peut expliquer cette augmentation d'ensemble en une trentaine d'années.

Ce premier résultat est valable en moyenne, et le resterait si par exemple la variance de l'aptitude aux maths des garçons est plus élevée que celle des filles. Selon cette hypothèse d'une "plus grande variabilité mâle", il y aurait plus garçons doués en maths que de filles (mais aussi plus de garçons nuls), tandis que les filles seraient plus nombreuses autour de la moyenne. Les tests utilisés précédemment donnent également accès à la variance. Ils montrent que les garçons présentent effectivement une variance plus élevée que les filles, et qu'au delà des 95ème et 99ème percentiles, parmi les bons en maths, il y a plus de garçons...  mais pas dans tous les pays! Comme les petites bataves ne sont pas vraiment différentes des petites américaines d'un point de vue génétique, il faut conclure que l'origine de cette différence de variance est majoritairement socioculturelle, et non biologique.

Enfin, il existe bien sûr des femmes possédant un réel talent mathématique: thésardes, chercheuses, lauréates de prix, etc. (la partie la plus facile de l'analyse). Les résultats de cette étude (parmi bien d'autres du même acabit) sont donc sans appel: non, les filles ne sont pas fondamentalement plus nulles en maths que les garçons, c'est-à-dire qu'elle ne sont pas génétiquement programmées pour être profs de lettres. Cependant, il existe des différences bien réelles, ne serait-ce que dans l'orientation scolaire et professionnelle, et les meilleurs en maths sont souvent des garçons à cause de "l'effet variance". Pourquoi? Parce que l'environnement joue un grand rôle dans l'épanouissement d'un talent ou d'un goût pour les mathématiques, et que de ce point de vue il est plutôt défavorable aux filles: le stéréotype  (autoréalisateur) selon lequel les filles seraient plus aptes aux études littéraires et moins douées pour la logique ou le calcul est malheureusement trop répandu parmi les enseignants et les parents. Autre biais reconnu qui selon moi peut expliquer l'effet variance: on a toujours tendance à exiger plus d'un garçon, et à se contenter du résultat pour une fille.


Selon les auteures, les inégalités observées dans performance mathématique ne sont que le reflet de l'inégalité générale entre les sexes; les différences observées sont d'ailleurs positivement corrélées à un indice de "gender gap", ou à l'une de ses composantes, le taux d'emploi des femmes. En attendant que la société progresse vers plus d'égalité entre hommes et femmes, comment agir pour promouvoir les mathématiques auprès des jeunes filles? Voici une initiative amusante et assez directe: comment survivre aux maths au collège "sans devenir folle ni se casser un ongle"? Voir le livre ci-dessous, bien girly-teenager, et l'interview de l'auteure, actrice et matheuse, dans Wired!


Compris, les filles? L'algèbre linéaire c'est cool, l'analyse c'est fashion et les probas c'est glamour!
Par Benjamin - Publié dans : Science & Société
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Vendredi 29 mai 2009
J'ai déjà eu l'occasion de l'écrire ailleurs: je reconnais volontiers l'utilité et le caractère scientifique de l'expérimentation animale, mais je ne suis pas un fan absolu. Regardez l'illustration ci-dessous, tirée d'un article de 1976 sur lequel je suis tombé par hasard.

Il s'agit d'un dispositif expérimental pour réaliser des fractures du fémur identiques et standardisées chez le rat (j'en veux pour preuve que toutes ont été réalisées sur le fémur gauche). Cette vision m'a été particulièrement désagréable, tant le dispositif semble implacable et le résultat douloureux. Comble de la froideur impersonnelle, l'opération requiert l'action d'un expérimentateur, qui est ici représenté par une petite flèche! Pour vous rassurer, lachez que les rats étaient anesthésiés au moment de la "procédure" et n'ont pas souffert en vain: cette étude a démontré qu'un anti-inflammatoire utilisé après des opérations ou des traumas pouvait ralentir la guérison d'une fracture, ce qui explique le besoin d'un modèle standardisé.
Par Benjamin - Publié dans : Le monde de la recherche
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Vendredi 22 mai 2009
En cette année Darwin à plus d'un titre (allez sur le blog créé pour l'occasion!), nous aurons largement célébré la théorie de l'évolution par sélection naturelle, formulée dans l'Origine des Espèces. Qu'est-ce à dire? Les organismes vivants subissent des changement héréditaires (les mutations), dont certaines accroissent leurs chances de survivre et d'avoir une descendance dans un environnement donné, qui impose donc une sélection "naturelle". Les mutations favorables sont donc plus fréquentes dans la génération suivante, les caractères correspondants aussi, l'espèce évolue!

La condition de l'évolution, c'est donc la capacité à avoir plus de descendants que la moyenne. Ne peut-on pas imaginer un autre facteur que l'environnement qui pourrait influer sur ce résultat? Voyons voir: si vous voulez beaucoup de descendants, il est préférable de trouver un partenaire, et encore mieux, d'obtenir son accord pour vos grands projets (à défaut, munissez-vous d'un bon nettoyant pour jantes). C'est malheureusement le problème avec les Eucaryotes "supérieurs" dont nous faisons partie, il faut être deux pour procréer. Le partenaire a donc son mot à dire, surtout les femelles, puisqu'elles investissent beaucoup dans la reproduction; c'est la sélection sexuelle, qui sera traitée en détail dans un futur bilet (je crois).

Certaines voix s'élèvent pour que l'on rappelle que Charles Darwin a aussi théorisé la sélection sexuelle dans son deuxième ouvrage majeur, la Filiation de l'homme et la sélection liée au sexe. C'est par exemple le cas de David Hosken dans une lettre adressée au journal Nature le mois dernier: pour ce chercheur, la sélection sexuelle marque la différence de Darwin par rapport à Wallace, et permet d'expliquer bien des phénomènes qui semblent paradoxaux à la lumière de la sélection naturelle (les combats de mâles, les atours extravagants de certains oiseaux...). Soit. Cette lettre n'appelait pas vraiment de réponse, mais Christopher Upham Murray Smith a tout de même pris la plume à son tour pour objecter que c'est en partie à Erasme Darwin, grand-père de Charles, que l'on pourrait attribuer la (grand-)paternité de la sélection sexuelle!

Si vous avez lu ce billet sur les précurseurs de Darwin, vous savez que le médecin et poète avait formulé (en vers) quelque chose qui ressemblait à la théorie de l'évolution avant Lamarck. Voici la citation de l'aïeul dénichée par Smith dans le premier volume de Zoonomia (ou les lois de la vie organique) publié en 1794, et bien connu des historiens de l'évolution:

"The three great objects of desire, which have changed the forms of many animals by their exertions to gratify them, are those of lust, hunger, and security" [Ma traduction approximative : "Les trois grandes envies, qui ont changé les formes de bien des animaux par les efforts qu'ils ont faits pour les satisfaire, sont la luxure, la faim et la sécurité"]

La "faim" et la "sécurité" évoquent la lutte pour la survie, la sélection naturelle, tandis que la "luxure" introduit l'idée de sélection sexuelle chez ces petits fripons d'animaux! Plus loin, on lit aussi:

"The final cause of this contest amongst the males seems to be, that the strongest and most active animal should propagate the species, which should thence become improved" ["le résultat de cette compétition entre les mâles est que les plus forts et les plus actifs propagent l'espèce, qui s'en trouve donc améliorée"]

Nous y sommes! Les mâles sont en compétition pour la reproduction, qui est donc un processus sélectif, et cette sélection change l'espèce au fil des générations! Ceci étant établi, il peut être intéressant de chercher ce qui manque dans le discours d'Erasme. Tout d'abord, il suppose que l'espèce s'améliore, ce qui n'est pas nécessaire en évolution. Faut-il lui en tenir rigueur alors que cette conception est encore trop répandue deux siècles plus tard? Plus important peut-être, il ne conçoit pas la sélection sexuelle comme une force indépendante de la sélection naturelle: pour lui, elle sélectionne toujours les "forts" et les "actifs", alors que son intérêt est au contraire d'expliquer pourquoi certains caractères neutres ou même désavantageux au premier abord peuvent être sélectionnés.


PS: billet récent à relier au thème de la sélection sexuelle : la guerre des sexes chez Lydie (pas vraiment chez elle, mais sur son blog, vous m'aurez compris)

PPS: je m'essaie à Twitter pour les petites réflexions en passant et tout ce qui me passe par la tête, c'est ici.
Par Benjamin - Publié dans : Evolution
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Mardi 19 mai 2009
Comme les affaires (bloguesques) reprennent, je vais peut-être pouvoir partager avec vous quelques histoires que j'ai relevées ces derniers temps. Ne vous étonnez pas si elles paraissent plus brèves que d'habitude*!

Ma première histoire, que vous connaissez probablement, se déroule à Saint-Cloud. Il se trouve que l'opérateur de téléphonie mobile Orange avait récemment installé des des antennes-relais dans cette riante commune de l'Ouest Parisien. Malheureusement, des Clodoaldiens (car c'est ainsi qu'on les nomme) ont rapidement éprouvé des problèmes de santé : troubles du sommeil, saignements de nez... Tout naturellement, ils ont porté plainte contre Orange pour ces nuisances manifestement dues aux antennes... qui, d'après Orange, n'avaient jamais fonctionné.

J'aurais donné cher pour voir la tête des riverains. Les ondes qui les rendaient malades étaient donc dans leurs têtes, influençant leur corps, d'où mon titre. Mais il reste que leurs symptômes étaient bien réels, et une pure coïncidence paraît aussi improbable qu'un fonctionnement des antennes en l'absence d'alimentation. L'un des résidents avait-il réglé son wi-fi un peu fort avant l'entré en vigueur de la loi Hadopi? L'eau courante était-elle radioactive? L'explication porte un nom de restaurant d'entreprise, l'effet "nocebo", inverse de l'effet placebo mais reposant sur le même principe. Je sais, scientifiquement on n'est pas plus avancé qu'en invoquant la "trouille". On savait déjà la perception du risque peu rationnelle, en particulier lorsqu'un facteur n'est pas maîtrisé par l'individu (qui peut choisir de ne pas fumer, plus difficilement d'habiter  plus de km d'une centrale nucléaire), mais là, on franchit un palier: la perception d'un risque réalise les craintes!

Pour ma part, j'aime bien cette petite affaire. D'abord, elle illustre l'importance de la psychologie dans le domaine de la santé. Ensuite, elle pose des questions rigolotes en termes de gouvernance: cette affaire décrédibilise-t-elle les lobbies anti-ondes? Faut-il invalider les décisions de justice déjà rendues qui ont abouti à des retraits d'antennes? En viendra-t-on à prescrire des placebos contre les ondes? Comment prouver l'innocuité des antennes dans ces conditions**? Des symptômes "nocebo" sont-ils une raison suffisante pour retirer une antenne? Et pourquoi pas, si ce sont les mêmes?


* Pour les très brèves histoires, j'essaye Twitter

**D'après l'Académie de Médecine, les antennes relais exposent beaucoup moins que les téléphones eux-mêmes, et aucun risque ne semble avéré. A suivre, comme toujours....
Par Benjamin - Publié dans : Science & Société
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