Divers Sciences

Lundi 29 mai 2006
Tout le monde -ou presque- sait que l'ADN est la molécule qui supporte l'information génétique chez beaucoup d'organismes (du moins chez toutes les cellules connues à ce jour... je garde un peu d'espoir que ça change) ; on en oublierait que l'ADN, c'est aussi de l'azote, du carbone et du phosphore, qu'un sucre rentre dans sa composition, bref, que l'ADN, c'est surtout de la bonne matière organique.

Dans cet article,  des biologistes marins se sont intéressés à l'importance de l'ADN en tant que nutriment dans un écosystème. Si vous aimez les chiffres, les 10 premiers centimètres de sédiment de l'océan profond contiennent 450 millions de tonnes d'ADN non contenu dans des cellules, qui elles-mêmes n'en renferment "que" 6 à 8 fois moins. Tout cet ADN libre, accessible à la digestion couvrirait 50% des besoins en phosphore de la population de cet écosystème, surtout des procaryotes, ou bactéries.

-l'ADN, c'est donc beaucoup plus que de l'information
-il faut donc lui chercher d'autres rôles, comme nutriment ou élément de structure des biofilms, dans la matrice desquels on trouve de l'ADN
-dans un écosystème contenant autant d'information, y a-t-il une forte pression de selection pour des gènes "égoïstes" particulièrement résistants aux enzymes de dégradation et plus aptes à s'introduire dans des génomes hôtes par transformation bactérienne? Qu'advient-il du taux de transferts horizontaux d'information génétique? est-il plus haut du fait de la compétition entre les molécules d'ADN, ou plus bas du fait de la résistance des bactéries à une "offre" surabondante?
Par Benjamin
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Mercredi 31 mai 2006
Chacun croit décider de ses actes et a probablement raison. Malheureusement, le libre arbitre est indémontrable. Faites quelque chose, n'importe quoi. Voila. Vous avez probablement levé le bras, esquissé un geste quelconque ; aviez-vous vraiment fait un choix, ou était-ce un réflexe? N'existe-t-il pas une suite de causes qui vous fait lever le bras gauche plutôt que le droit?

Il est quand même raisonnable d'admettre que nous ne sommes pas les marionnettes des évènements extérieurs (mais sans doute plus que nous le pensons).

Torturons-nous un peu l'esprit : on juge un criminel pour quelque crime horrible ; ce n'est pas un accident, les procureurs présument que son acte était volontaire. Si l'on appelle un neurolobiologiste à la barre, il expliquera a un jury incrédule que le geste qui a dirigé l'arme trouvait sa cause dans la transmission d'information d'un neurone à l'autre, et donc ultimement dans une réaction chimique (au passage, il serait instructif de localiser cette réaction et le neurone fautif). Or, les réactions chimiques ont  a priori quelque chose de déterministe, elles sont inéluctables. Comment voir le choix délibéré là-dedans?

Je n'affirme pas qu'il n'existe pas de libre arbitre, seulement qu'il est difficile de le concevoir d'un point de vue moléculaire et réductionniste ; certainement, la conscience et le libre arbitre sont des produits d'émergence... ça me fait bizarre de me dire que la liberté sacrée à nos yeux provient de l'assemblage de modules élémentaires. Bien mieux, la volonté humaine (et même animale) a un pouvoir certain sur des réactions chimiques! (il y a comme une circularité... décidément, cette "conscience", ce n'est pas pratique)

Sur ce, je vais essayer de modifier de l'ADN par la seule force de mon esprit.
Par Benjamin
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Vendredi 28 juillet 2006
Elysia chlorotica (voir ci-contre), bête de cirque et du jour, est une limace de mer, et, me direz-vous, un animal tout à fait répugnant qui de plus arbore une suspecte couleur verte. C’est cette même couleur qui a mis la puce à l’oreille des chercheurs dès 1876, jusquà la résolution du mystère en 1965 : cette limace, animal sacré béni des dieux, est photosynthétique. Vous pouvez donc abandonner la certitude que seules les plantes tirent leur énergie du soleil. Des observations au microscope ont confirmé que les celllules du tube digestif d’Elysia abritent des chloroplastes* provenant des algues de sa nourriture. On baptise ces organites du joli nom de “kleptoplastes”, qui signifie, j’imagine, “plastes volés”.

Il faut bien reconnaître que cette acquisition “extra-végétale” de la photosynthèse n’est pas rigoureusement unique : un champignon, le lichen, et un autre animal, le corail, abritent des algues symbiotiques. Ceci dit, on les confond souvent avec des plantes, alors qu’Elysia (avec d’autres limaces de mer nudibranches) a le mérite de se comporter en véritable animal, de remuer et nager un tant soit peu dans son bocal, en plus de réaliser une prouesse technique : récupérer les chloroplastes sans l’algue qui se trouvait autour. Cet arrangement est sans doute plus rentable, car une algue sans chloroplastes est aussi photosynthétique que vous et moi, et donc représente un considérable volume mort du point de vue de la limace. Mieux, la limace parvient à entretenir ses chloroplastes pendant des mois, période pendant laquelle on peut donc les élever dans un aquarium avec une bonne lampe. Cette longévité suggère que la limace a acquis des gènes de maintenance pour ces organites non autonomes.

Cette étrangeté a une signification biologique : E. chlorotica se nourrit presque exclusivement d’une seule espèce d’algue, Vaucheria litorea ou V. compacta, qui n’est disponible que pendant une courte période. Pour survivre durant les 11 mois de leur cycle de vie, ces limaces ont donc prélevé les chloroplastes du contenu cellulaire dont elles se nourrisent, faisant en quelque sorte durer la nourriture (elles n’ont pas non plus des besoins métaboliques délirants). Une autre raison évolutive serait l’avantage à conserver les pigments des chloroplastes dans un but de camouflage. Malheureusement, l’explication proximale, ou encore le comment d’une telle symbiose, reste à expliquer. Vraisemblablement, ce processus a impliqué une phagocytose ménagée, des transferts de gènes, et surtout une longue coévolution. Dernier détail charmant, les expériences qui devraient aider à trancher toutes ces questions sont sabotées par le mucus surabondant que secrète ce sympathique animal.

La morale du jour, s'il en faut absolument une, c'est que la nature recèle bien des surprises si l'on cherche hors des sentiers battus, c'est à dire hors du petit nombre d'organismes modèles qui pourtant rendent d'immenses services à la recherche.

Pour plus d’informations, voici les références1, 2 des articles récents traitant d’Elysia, par Mary E. Rumpho et ses collaborateurs. Pour les déviants qui aiment les limaces de mer, une petite adresse :  http://www.seaslugforum.net/.


*Les chloroplastes sont les organites qui réalisent la photosynthèse chez toutes les plantes. Il est aujourd’hui acquis qu’ils proviennent de bactéries photosynthétiques qui furent les endosymbiontes de cellules eucaryotes, il y a bien longtemps.

1. ME Rumpho, EJ Summer, JR Manhart. Solar-Powered Sea Slugs. Mollusc/Algal Chloroplast Symbiosis. Plant Physiology 123 29–38 (2000).

2. ME Rumpho, EJ Summer, BJ Green, TC Fox, JR Manhard. Mollusc/algal chloroplast symbiosis: how can isolated chloroplasts continue to function for months in the cytosol of a sea slug in the absence of an algal nucleus? Zoology 104 303–312 (2001).


Par Benjamin
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Jeudi 31 août 2006
Nature a publié la semaine dernière un intéressant commentaire d'un article à paraître dans les Geophysical Research Letters. Il nous apprend en substance, que malgré le réchauffement climatique global de la planète (pour les sceptiques, voir les arguments ici, en attendant le prochain rapport de l'ippc), les océans ont subi une baisse de température en 2003 et 2005, par ailleurs les années les plus chaudes enregistrées depuis un siècle. Les océans peuvent donc être sujets à des fluctuations à court terme, comme ce refroidissement qui suit un réchauffement de 1995 à 1998. En conservant une certaine réserve vis-à-vis de ces mesures expérimentales, je dois conclure que les océans sont beaucoup moins inertes que je ne le pensais. La raison de ce refroidissement n'est pas établie, mais l'augmentation de 1 à 2% de la couverture nuageuse depuis 1999 pourrait les avoir affectés les océans. Je ne sais pas pour vous, mais ce % de nuages en plus depuis 7 ans me donne la chair de poule...

J'attends de voir l'article pour savoir combien de degrés l'océan a perdu (que les 750 premiers mètres aient perdu un cinquième de la chaleur accumulée ces 50 dernières années ne m'avance pas beaucoup), spécialement sur nos côtes ; je me disais aussi que l'Atlantique était bien froid ce mois d'Août.

Bref, comme dit le journaliste, tout ce que ce refroidissement des océans nous apprend, c'est que notre compréhension du climat n'est pas suffisante.

Merci de ne pas en déduire trop vite que la "théorie" du réchauffement climatique est remise en cause, et de circuler à vélo quand c'est possible.



Par Benjamin
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Mercredi 11 octobre 2006
Une sympathique anecdote est narrée dans le Science de cette semaine (rubrique "Random Samples"). On y apprend que dans un zoo de Séoul (donc, soit dit en passant, menacé par un hiver nucléaire qui ne tient qu'à la folie de Kim Jong Il), un éléphant a appris à parler.

Inutile de s'emballer, nous ne sommes pas près de converser avec ces sympathiques pachydermes sur les mérites comparés des bains de boue et du frottis contre les arbres. Non, même si les éléphants ont l'intelligence de nos bébés, même s'ils communiquent entre eux par leurs barrissements, ce phénomène relève plutôt de l'imitation. Imiter une voix humaine et reproduire quelques mots, voilà qui est déjà impressionnant.

Techniquement parlant, Kosik -c'est l'éléphant- met sa trompe dans sa bouche, souffle par elle, produisant des vibrations sur ses dents, son palais et sa langue. Il parvient ainsi à formuler,  "pied", "bon", "assis", et ce en coréen (ce qui est d'autant plus dur! essayez pour voir!).

Le véritable mystère, c'est ce qui s'est passé dans sa grosse tête pour en arriver là. Il faut imaginer l'éléphant s'efforçant de répéter les ordres de son dresseur, essayer toute une gamme de positions tordues pour enfin "parler". Est-ce une question d'intelligence, d'une relative conscience de soi et de son corps, ou tout bêtement le coup de chance d'être tombé sur un animal, qui comme le perroquet, est cnstruit de telle sorte qu'il peut imiter notre voix?



Par Benjamin
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Vendredi 20 octobre 2006
"Oui, je veux bien, merci!" Je fais ici appel à votre culture ("youpi matin" en particulier) pour vous rappeler les effets psychotropes du café, que vous connaissez tous et buvez tous les jours. Ceux que les longs textes effraient, passez à la conclusion, je m'aperçois que j'ai été long.

La molécule responsable en est bien sûr la caféine, connue également sous le sobriquet de 1, 3, 7 triméthylxanthine et schématisée ci-contre. La théine est en réalité de la caféine, mais dont la diffusion est ralentie par les tannins de la feuille de thé, ce qui rend ses effets plus progressifs. Un petit café contient environ 100mg de caféine*. Ses effets stimulants (et lipolytiques) sont bien connus et utilisés dans le cuisines et les pharmacies. Attention cependant, au-delà d'un gramme par jour,  le caféinomane subira des troubles de la diurèse, de l'activité musculaire, de l'arythmie cardiaque, des troubles digestifs, mais aussi des pensées et propos décousus**!  Cette petite molécule est aussi addictive : elle entraîne la fabrication d'un plus grand nombre de récepteurs à l'adénosine (son antagoniste dans l'organisme), donc un grand déséquilibre en cas de sevrage ; allez-y progressivement! En revanche, les effets psychotropes de la caféine sont de courte durée et n'affectent pas la concentration intellectuelle ; elle suscite également des espoirs thérapeutiques, notamment pour la maladie de parkinson et certains troubles respiratoires ches les prématurés.
Pour apprécier les effets secondaires du café, regardez donc ce gag de Dilbert et les suivants pendant qu'ils sont encore en ligne  ; "sadness is just another word for 'not enough coffee' ".

Il est tout de même étonnant que ce psychotrope, probablement le plus consommé dans le monde, n'existe pas pour notre agrément, mais pour neutraliser les insectes qui se repaîtraient bien de caféier, de théier, ou des 80 autres essences produisant de la caféine.

Tout cela est bel et bon, mais pas très neuf. C'est vrai. Je vous propose donc quelques nouveautés sur la caféine, non seulement étonnantes, mais également applicables dans la vie de tous les jours pour votre plus grand profit (à ce stade, le bactérionaute trépigne, spécialement un que je ne nommerai pas).

Je fais maintenant référence aux travaux de psychologie sociale publiés dans deux articles1, 2 (ici et , ou encore la Recherche de ce mois-ci)
datés de 2006 et manifestement en provenance de la même équipe. Les expériences sont réalisés suivant le même protocole : un groupe de personnes ingère une dose de caféine ajustée à leur poids et dissoute dans un liquide orange (sans doute pour s'affranchir des effets "culturels" du café). Sans le savoir, d'autres personnes se voient administrer un placebo (liquide orange seul). 40 minutes après ce rafraîchissement, les cobayes lisent un document, un "message", qui exprime une opinion différente de la leur sur une question passionée comme l'euthanasie. Il est alors possible de "mesurer" l'influence directe (changement d'avis) ou indirecte (changement d'avis sur une question annexe comme l'avortement) du message. A votre avis, quels est l'effet de la caféine dans tout ça? Dans la variante où le message n'est pas lu mais où les participants prennent note de l'avis de chacun, l'avis de la majorité a une plus grande influence directe (mais aussi indirecte, ce qui est nouveau, paraît-il) sur les patients caféinés. Dans la deuxième variante, dite du document lu, la caféine facilite l'adhésion au message (pourtant contraire aux convictions exprimées!). Qui plus est, une telle conversion semble avoir une influence indirecte et résister par la suite à une "contre-persuasion". L'avis sur la question  principale est modifié, ainsi que l'avis sur des questions annexes, et cette modification n'est pas aisément réversible. La caféine rend-elle alternativement versatile, têtu, et amnésique? Si oui, depuis combien de temps les hommes politiques en concomment-ils autant?

Conclusion : la caféine rend plus perméable aux opinions opposées, avec les nuances citées plus haut et les limites de l'expérience.
Ces travaux soulignent une fois de plus la complexité de nos processus cognitifs. Toutefois, si le principe ne m'étonne que relativement, l'importance de l'impact me stupéfie et me pousse à émettre des réserves (pas assez de café sans doute) : les convictions choisies paraissent trop fondamentales pour être modifiées si facilement, en tout cas sans que personne ne s'en soit rendu compte avant. J'aimerais avoir les données sur la stabilité des opinions ainsi changées.

Si vous voulez convaincre vos collègues et supérieurs du bien-fondé de vos idées, faudra-t-il proposer force expressos aux réunions de travail, tout en s'octroyant un discret décaféiné? Je vous suggère d'essayer et de me communiquer vos résultats, avant que le café ne soit prohibé. J'essaierai pour ma part un colloque open-café ouvert aux créationnistes... et puis non, je veux encore croire aux pures lumières de la raison.

1. Martin P. Y., Martin R.. The Effects of Caffeine Consumption on Direct and Indirect Majority and Minority Influence. Journal of Applied Social Psychology 36 1961 (2006).

2. Martin P. Y., Hamilton V. E., McKimmie B. M., Terry D. J., Martin R. Effects of caffeine on persuasion and attitude change: The role of secondary tasks in manipulating systematic message processing. European Journal of Social Psychology 10.1002/ejsp.347 (2006).

*alors que mon café filtre spécial "poudre à canon" en contient 1g par tasse.

**ce qui explique les effets secondaires du café "maison" sus-mentionné, et une bonne partie du contenu de ce blog...
Par Benjamin
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Mardi 7 novembre 2006
Nous avons discuté dans ces pages du niveau de conscience nécessaire à un éléphant pour imiter le langage humain, assurément élevé par rapport à une paramécie. D'après de récents travaux, l'éléphant est capable de se reconnaître dans un miroir, et intègre ainsi un club très fermé où l'on trouve le dauphin, le singe et bien sûr l'homme (mais pas les raëliens, qui eux s'obstinent à voir dans le miroir un gros rat de laboratoire naïf sur deux pattes).

Intuitivement, il faut pour reconnaître son image une certaine conscience de soi, que la manifestation de cette reconnaissance soit consciente (pas comme une réaction immunitaire par exemple), et peut-être enfin une bonne vue. C'est vrai : on ne saura peut-être jamais quel niveau de conscience possède la taupe avec un test pareil!

C'est dommage pour la taupe, mais le fait est que ce test présente un intérêt certain : si dans la nature les animaux peuvent se sentir ou s'entendre eux-mêmes, jamais ils ne se voient comme ils voient les autres, car il n'y a pas de miroir dans la nature (sauf pour Narcisse dans les Métamorphoses d'Ovide). Il faut donc que l'éléphant se fasse une image, une idée de lui-même. C'est bien plus que la simple mémoire qu'on leur prête proverbialement! Il me semble que les nouveaux nés humains ne peuvent se reconnaître dans un miroir avant un certain âge ; si tel est le cas, il pourrait être extrêment intéressant de traquer les évènements neurologiques qui nous propulsent vers un niveau de conscience supérieur. Intéressant, mais ça pose des problèmes au moment de la dissection.
Par Benjamin
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Mardi 12 décembre 2006
Vous avez peut-être vu cette publicité pour la prévention des maladies cardio-vasculaires : "mon coeur bat pour moi, je me bats pour lui". Elle rappelle bien sûr que les défaillances du coeur sont une importante cause de mortalité dans les pays industrialisés, et en filigrane, que le coeur bat pour nous maintenir en vie, donc que lorsque quelqu'un est étendu par terre, on vérifie son pouls pour savoir s'il vit encore. Plus pour longtemps peut-être.

Tout le monde sait à peu près comment le coeur marche : c'est un muscle creux qui par ses contractions fonctionne comme une double pompe, qui active d'une part la circulation systémique (distribution du sang oxygéné, prise en charge du CO2) et d'autre part la circulation pulmonaire (réoxygénation du sang). Lorsque le coeur défaille, les premières victimes sont les neurones, qui privés d'oxygène, meurent très vite. Tout le monde n'arrive pas à 90 ans avec un coeur tout neuf, et la greffe est souvent la dernière solution, avec son cortège de problèmes : rareté des donneurs, compatibilité, réussite de la greffe, tolérance du greffon... Une solution d'avenir est donc le remplacement total du coeur déficient par un coeur artificiel, une double pompe qui assurerait les mêmes fonctions. Malheureusement, outre son autonomie limitée, le problème des appareils déjà existants est leur volume, si important qu'ils ne peuvent être implanté que chez les patients ayant une cage thoracique suffisamment vaste. Les travaux1 du Dr Frazier, du Texas Heart Institute (qui doit avoir du pain sur la planche), ont aboutit à un coeur artificiel de taille acceptable, et grâce à une astuce géniale : la pompe fonctionne en continu et ne provoque donc aucune pulsation! S'il n'existe pas pour un muscle d'autre fonctionnement que la contraction/relaxation, cette contrainte ne pèse pas sur les machines2 ; une double pompe à flux continu a donc été conçue et transplantée chez un veau, chez lequel auncune anomalie n'a pu être décelée, sauf évidemment le caractère assez zombiesque qu'est l'absence de pouls. Je trouve que ne pas chercher à recréer un pouls artificiel est une vraie bonne idée qui sauvera un grand nombre de vies, une fois que l'on aura montré que ce n'est pas dangereux, ce qui semble être le cas.

Etrangement, cette innovation majeure dans le domaine des organes artificiels et de la cardiologie en général a trouvé beaucoup moins d'audience dans la presse scientifique "classique" que dans un public féru de technologie, des nerds impatients de se faire greffer pour devenir des vampires. L'histoire ne dit pas si ce coeur est à l'épreuve des pieux en olivier et des balles en argent...  La prochaine étape est-elle la greffe de peau qui empêche de se voir dans un miroir? Un autre jour, je vous parlerai du bouclier d'invisibilité inventé par des physiciens. Véridique, mais attention, ça ne rend "invisible" qu'aux microondes.

1. Frazier, O H.; Tuzun, Egemen; Cohn, William E.; Conger, Jeffrey L.; Kadipasaoglu, Kamuran A. Total Heart Replacement Using Dual Intracorporeal Continuous-Flow Pumps in a Chronic Bovine Model: A Feasibility Study. American Society for Artificial organs Journal  52(2) 145-149 (2006) .

2. Probablement, la nature n'a pas inventé ce dispositif chez l'animal pour la même raison qu'elle n'a pas inventé le déplacement par la roue : les deux nécessitent des pièces détachées, séparées physiquement, impossibles à mettre en place au niveau des organes (mais possibles et existants au niveau des protéines). Toujours les contraintes!

Par Benjamin
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Mercredi 13 décembre 2006
Regardez absolument cette video ; j'ai reçu ce lien par trois relations indépendantes, elle est en passe de devenir célèbre... Elle résulte de la coopération entre un animateur professionel, John Liebler du studio Xvivo et de deux chercheurs du département de Biologie moléculaire et cellulaire de l'université d'Harvard, Alain Viel et Robert Lue.

Je résume pour les profanes relatifs : dans un vaisseau sanguin, un phagocyte rencontre un signal inquiétant... Aussitôt, la machinerie cellulaire se met en route : le cytosquelette d'actine et  de microtubules est remanié,  des gènes sont exprimés pour aboutir à la production de protéines, une réponse qui résulte notamment en une émission de signaux protéiques et en une modification de la forme de la cellule qui lui permet de se glisser entre les cellules du vaisseau (on parle de diapédèse) pour aller courageusement combattre des bactéries par exemple.

Ce qui est bien : dans l'ensemble, c'est très joli, lyrique, et scientifiquement exact ou presque (sauf ce qui relève des contraintes, voir plus bas). Vous avez bien sûr reconnu la dynéine, cette protéine qui marche sur le microtubule en tirant la vésicule, le processus de traduction, les remaniements du cytosquelette, les membranes avec leur fluidité... tout ces phénomènes sont bien décrits. La vidéo montre également des phénomènes découverts assez récemment, comme les radeaux lipidiques (ou rafts) de la membrane et la circularisation de l'ARN messager (ces filaments qui sortent du noyau).

Ce qui est moins bien : il n'y en a qu'une! Je ne pense pas en voir une aussi complète sur les bactéries avant longtemps...  De plus, il manque tout un pan de la vie de la cellule, à savoir ce qui se passe à l'intérieur du noyau. Dans le cas du phagocyte, qui ne se divise pas, on verrait par exemple la synthèse du ribosome et l'expression induite des gènes. Dernière petite critique : tout est un peu trop géométrique et ordonné, ce qui tient probablement à la réalisation de l'animation elle-même (voir plus bas).

Enfin, un film d'animation ne peut représenter parfaitement les phénomènes à l'oeuvre dans une cellules à l'echelle moléculaire. Par exemple, il est très difficile de rendre le mouvement brownien des protéines et leur rencontre aléatoire (probablement, la dynéine ne "marche" pas de manière aussi décidée), ou encore la consommation d'énergie par le ribosome ou la dynéine. Peut-être pour une prochaine vidéo au spectre moins large? Bref, si l'on garde ces petits concepts à l'esprit, cette vidéo peut devenir un support d'enseignement très utile.
Par Benjamin
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Samedi 16 décembre 2006
J'ai longtemps pensé qu'à l'exception des mathématiques, les sciences progressaient grâce à l'expérience et non par la démonstration formelle. Il faut avouer que cet état d'esprit convient très bien à la biologie, dont les sujets d'étude sont complexes et surtout imprévisibles. J'ai donc toujours douté des "expériences de pensée",jusqu'à ce que Colin Bruce me donne tort dans son livre "élémentaire, mon cher Watson!", qui vulgarise la physique, notamment quantique, en pastichant les aventures de Sherlock Holmes (lecture chaudement recommandée). Ceux qui connaissent un peu les romans originaux de Conan Doyle ne seront pas surpris d'apprendre que l'expérience de pensée reproduite ci-dessous est prêtée par Bruce au personnage de Mycroft Holmes, frère du détective et dont la particularité est de résoudre des problèmes depuis son fauteuil.

Le constat est le suivant : la physique des Grecs anciens, notamment d'Aristote, prédisait que la vitesse de chute dépendait de la masse de l'objet, ce qui fut réfuté des siècles plus tard par Galilée. Expérimentalement, bien sûr. Dans ma jeunesse, l'accélération de la pesanteur invariante selon la masse m'a longtemps paru contre-intuitive, mais je ne devais pas être assez malin, car Mycroft propose une ingénieuse expérience de pensée pour s'en convaincre.

Imaginons deux briques identiques en chute libre ; nous sommes convaincus qu'elles tombent à la même vitesse. Imaginons maintenant un cheveu reliant les deux briques ; nous sommes convaincus que les deux briques chutent toujours à la même vitesse, vitesse qui est celle d'une troisième brique identique aux deux premières, mais isolée. Pourtant, qu'est-ce qui différencie deux briques reliées par un cheveu d'une brique deux fois plus lourde? rien! De même, deux briques accolées tombent à la vitesse d'une brique deux fois plus lourde, donc la vitesse de chute est indépendante de la masse*. QED.

Mais si l'on veut aller plus loin, pourquoi ne pas confier des expériences de pensée à des machines faites pour penser efficacement, des ordinateurs?
C'est malheureusement impossible, car la simulation informatique, reflexion confiée à une machine, est bien plus proche de la démonstration formelle, car son résultat dépend des hypothèses explicitement utilisées. Or, les expériences de pensée ne sont pas tout à fait inventées, mais plutôt conçues par analogies avec les expériences vécues. Cet aspect les rapproche donc de la science expérimentale, à ceci près que les expériences réelles sont mieux contrôlées, car réalisées dans un but précis, et bien... réelles, donc (idéalement) débarrassées de l'influence de l'intuition. Vous vous doutez qu'on ne peut se contenter de l'intuition seule, grâce à laquelle on n'aurait jamais "découvert" la physique quantique, ou d'après laquelle je croirais toujours que les objets chutent d'autant plus vite qu'ils sont lourds. Je pense que l'expérience de pensée peut fonctionner mais dans un champ assez réduit, hors duquel la connaissance avance par expériences interprétées, démonstrations formelles et pourquoi pas, modélisation (voir l'article sur la Pangée et le très bon commentaire qui en discute).

*Ceci est bien sûr rigoureusement exact dans le vide, mais la démonstration reste valable. La connaissant, on doit donc rechercher dans la mécanique des fluides, etc. les explications de tous les écarts à la règle observés. Par exemple, du fait de la poussée d'Archimède, un kilogramme de plume (non compactée) devrait tomber moins vite qu'un kilogramme de plomb.
Par Benjamin
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