Environnement

Mardi 24 octobre 2006 2 24 10 2006 12:47
Ce n'est que très récemment que j'ai pu voir le film "Le jour d'après" (The day after tomorrow), qui met en scène un changement climatique aussi soudain que cataclysmique. Le héros, un climatologue très au fait du réchauffement global, découvre que l'effet de serre peut avoir des conséquences inattendues : une perturbation de la circulation océanique qui normalement dissipe la chaleur reçue à l'équateur dans les régions tempérés. Il prédit ainsi un refroidissement de l'hémisphère Nord à un vice-président américain tout à fait caricaturé ("qui va payer Kyoto?" "le climat est fragile, mais l'économie aussi!"). Le scénario se réalise bien sûr, plus rapidement et plus brutalement que prévu. Tout devient alors très spectaculaire ; j'aime particulièrement le blizzard cyclonique qui entraîne l'air de la stratosphère vers le sol, bien chambré à -65°C.

Il va de soi que ce film n'est pas réaliste ; il est vrai que quelques modèles climatiques prédisent un refroidissement de l'Europe dû à la perturbation du Gulf Stream, mais rien d'aussi global et d'aussi froid que dans le jour d'après (si vous avez acheté Pour la Science le mois dernier, vous savez que même le rôle du Gulf Stream ne fait pas l'unanimité), mais baste. Il me paraît intéressant de prendre ce scenario au sens métaphorique : un changement climatique rapide est en cours par notre faute, et il faut agir en conséquence comme si nous ne pouvions pas en faire hériter nos enfants. Comme l'indique le titre de ce billet, le jour d'après c'est aujourd'hui.

Enfin, ce blockbuster américain m'a surpris en critiquant la politique des Etats Unis et en abordant le thème du changement climatique. J'entretien le naïf espoir que les mentalités peuvent changer avec un film catastrophe (c'est un peu comme utiliser la peur de l'enfer, mais il faut bien commencer). Pour une sensibilisation plus sérieuse, raisonnable mais tout en restant grand public, peut-être que le film d'Al Gore "une vérité qui dérange" (an inconvenient truth) conviendrait ; je ne l'ai pas encore vu, alors n'hésitez pas à me donner votre avis (ce n'est pas comme si c'était un film à suspense...).

Un dernier mot, que je laisse à Raël, qui est un peu la mascotte du bacterioblog :

"LUTTEZ CONTRE LE REFROIDISSEMENT DE LA PLANÈTE !

Les révélations scientifiques de cette semaine signalant un refroidissement dramatique de la planète contrairement a la vague de désinformations des fanatécologistes voulant qu'il y ait un échauffement global est particulièrement intéressante. Ils tentent de culpabiliser tous ceux qui émettent des "gaz a effet de serre", et en particulier ont récemment lancé aux Etats Unis une campagne contre l'achat de 4 SUV [Sport Vehicle Utility], tentant de culpabiliser ceux qui en possèdent par des publicités télévisées, certains ayant même pris pour thème : "Jésus conduirait il un SUV ?"...

Si il y a réellement un refroidissement dramatique (ce que les québécois vont croire sans peine cette année avec plus de 5 records historiques de froid battus cette année...mon thermomètre se souvient encore des moins 36 !) alors tous ces "écoloinquisiteurs" vont devoir retourner leur veste...Si en effet la planète se refroidit dramatiquement, il va falloir au contraire accroître les émissions de gaz a effet de serre pour réchauffer cette planète en voie de glaciation. Entre vivre dans une chambre froide ou dans une serre le choix est vite fait... J'imagine déjà les publicités télévisuelles: "Soyez civiques, émettez plus de gaz a effet de serre pour sauver la planète"... Tous ceux qui auront de petites voitures économiques seront regardés comme des inciviques ne se préoccupant pas des générations futures, et chacun cherchera pour être green a avoir un SUV plus gros que le voisin...On n'a pas fini de rigoler... En attendant commencez dés maintenant a réchauffer la planète: appuyez sur l'accélérateur! Je vous remercie au nom de tous les Raeliens Québécois...

Peace and Love RAEL" (Contact n° 189, 23 février 2003)

Allez, on a bien ri, on arrête. Il faut savoir que Raël n'est pas scientifique, qu'il est amateur de voitures de courses, que sa "théologie" consiste à nier tout ce qui est inconfortable (éthique, argent,  mortalité... Raël a d'ailleurs un harem à sa disposition), ce qui éclaire sa position ci-dessus (voir d'autres opinions hilarantes ici). Quant à l'idée de polluer pour remédier à un changement climatique, il en sera bientôt question sur le Bacterioblog.

Pour des sources scientifiques sur le changement climatique, allez voir sur l'ipcc.
Par Benjamin - Publié dans : Environnement
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Mardi 21 novembre 2006 2 21 11 2006 12:58
On peut voir dans les rues de Paris et entendre à la radio la nouvelle réclame de Gaz de France. Visuellement, les affiches représentent une intersection de deux cercles : "économies" et "confort" respectivement. L'intersection s'appelle "gaz naturel". Soit. Le message radiodiffusé est malheureusement plus complet : "le gaz naturel est l'énergie domestique la plus confortable, mais c'est aussi la plus respectueuse de l'environnement". Ou quelque chose dans ce goût-là. Pourtant, le gaz naturel est une énergie "fossile", et, à ce titre, son utilisation consomme en quelques années les tonnes de carbone qui ont mis des millions d'années pour se fixer dans les sédiments, et rejette du CO2, important gaz à effet de serre. GDF n'hésite pas à la qualifier de "durable".

C'est vrai, le gaz naturel ne fait pas de gros panaches noirs, ne tue pas (tout de suite) les poissons dans les rivières, mais le CO2 pollue, invisible, et de la pire des façons : lentement. On finira par s'habituer à des changements à peine perceptible pendant notre vie (et encore), de sorte qu'on fuira toujours en avant (voir un article récent sur les "références glissantes" dans La Recherche). Il reste un espoir, c'est que les réserves d'hydrocarbures se tarissent très vite. En attendant, pétrole, charbon et gaz polluent, c'est un fait.

Dans le même style, on pouvait entendre il y a un an ou deux à la radio une publicité vantant les mérites du béton, "matériau de construction le plus respectueux de l'environnement". Pourtant, à l'échelle mondiale, l'industrie du béton est responsable de 5% des émissions de CO2, que j'ai déjà posée comme une des plus graves pollutions de la planète, et ça n'engage que moi. La demande énergétique de sa fabrication et la nature du procédé lui-même l'expliquent clairement : pour faire du ciment, on fabrique de la chaux (CaO) à partir de calcaire (CaCO3) par calcination. Faites le bilan vous-même : une molécule de chaux fabriquée équivaut à une molécule de CO2 rejetée dans l'atmosphère. Après, il faut bien sûr transporter le béton tout neuf, etc. Le coût des différentes étapes figure dans le graphe ci-dessous.

En un mot, je m'insurge et il faudrait des lois contre ce genre de publicité mensongère, voire criminelle (je ne vous aime pas et vous êtes laids.), bien plus que la consommation de panda (qui se fait rare, mais pas la consommation de baleine). Quelle ignoble personne ferait la promotion de la viande de panda? Manifestement, les différents fronts écologiques n'ont pas encore la même audience.

Vous me direz que les publicités reposent sur la comparaison entre les différentes solutions, et que je raisonne en pollution absolue. Sans doute, mais il existe des solutions moins graves vis à vis de l'effet de serre, comme le chauffage à l'électricité (nucléaire ou solaire) et la construction en bois, par exemple. Si un lecteur possède des données sur les coûts environnementaux de ces solutions, qu'il soit assez gentil pour m'épargner une longue recherche.
(source : World Business Concil for Sustainable Development ; des industriels du ciment qui se rendent compte que tout cela coûtera cher un jour, s'intéressent au changement climatique et cherchent des solutions techniques ; ces chiffres sont donc au mieux vrais, au pire sous estimés. La part du béton est donc probablement 5% ou à peine plus)
Par Benjamin - Publié dans : Environnement
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Lundi 11 décembre 2006 1 11 12 2006 12:30
Après avoir lu un article inquiétant sur lemonde.fr, j'ai recherché des informations plus proches de la source scientifique. je vous soumets donc la communication de la ligue pour la protection des oiseaux (LPO), qui est en réalité une observation du réseau de surveillance des migrations relayée par divers journaux, et la référence d'un article de 2003 sur le même sujet.

Pour résumer, alors que la France sort de l'automne le plus chaud depuis qu'on effectue des mesures, nombre d'oiseaux (dont des hirondelles) n'ont pas obéi à leur instinct, n'ont pas migré pour établir leurs quartiers d'hiver en Afrique. Manifestement, il ne fait pas encore assez froid pour eux! Ce phénomène peut paraître anecdotique, mais il semble que "de mémoire d'ornithologue, on n'ait jamais vu ça". Je me méfie en général de ce genre d'affirmation péremptoire, mais il faut bien constater que l'accumulation progressive de petits changements a fini par provoquer un changement brutal dans le comportement des oiseaux. Les conséquences écologiques sont bien sûr potentiellement catastrophiques, si de grands nombres d'individus sont au mauvais endroit au mauvais moment (absence de proies, surabondance de prédateurs, ou les deux, ou l'inverse), avec des extinctions probables à la clef... Plus de grands vols d'oiseaux migrateurs dans le ciel d'automne, c'est bien triste...

Photographie archéologique à expliquer à vos peits-enfants dans 40 ans.

A court terme, j'espère que les piafs finiront par migrer, même tardivement, et qu'ils reviendront aussi. A moyen terme, j'espère que ce genre de perturbation brutale permettra une prise de conscience du changement en cours, qui a le mauvais goût d'être peu perceptible à l'echelle d'une vie et du raisonnement humains.

On peut également extrapoler un tel phénomène : dans 10 ans, il faudra abroger toutes les lois réglementant la chasse aux oiseaux migrateurs, qui ne le seront plus. La grippe aviaire ne fera plus peur, car sauf voyageur contaminé elle restera dans un même pays. Le verre est à moitié plein...
Par Benjamin - Publié dans : Environnement
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Mardi 23 janvier 2007 2 23 01 2007 13:21
Au risque de décevoir les bactérionautes cinéphiles, je ne parlerai pas dans ce billet du film où apparaît Monica Belluci, mais je parlerai plutôt de morue. Comment ça, “la différence est subtile”?

Tout commence avec un éditorial du magazine Pour la Science, intitulé “références glissantes”: l’auteur y expliquait que les dégradations de la nature, du climat, bien que fulgurantes à l’echelle géologique, étaient peu perceptibles à l‘echelle de la vie de l’homme, pourtant responsable de beaucoup de ces changements. Par exemple, le dauphin “commun” (Delphinus delphis) est devenu bien rare en méditerranée, et ça ne nous étonne pas, car ce déclin s'est étalé sur des siècles. Le dernier arbre de l’île de Pâques n’était probablement qu’une jeune pousse fauchée dans un champ (objet d’un billet à venir), alors que tous les Pascuans s’étaient progressivement habitués à une île de moins en moins boisée. Un autre exemple qui m’a frappé est la morue: l’auteur affirmait que les morues pêchées en Atlantique mesuraient un mètre en moyenne il ya un siècle, contre moins de trente centimètres aujourd’hui; effectivement, nous nous habituons à un océan progressivement vidé de ses poissons. J’interprétais donc ces chiffres (en admettant sur le moment qu’ils fussent vrais) comme un marqueur de l’intensité de la pêche : nous avons pêché et mangé la majorité des morues de plus d’un mètre, nous nous attaquons désormais aux morues plus jeunes. Or, dans les quelques endroits où des mesures de conservation ont été prises (le Labrador par exemple), les stocks de ce poisson stagnent à un niveau inquiétant. Des siècles avant, les premiers explorateurs écrivaient que la morue infestaient les eaux! Là encore, j’invoquais en mon for intérieur la fragilité d’une population aux effectifs réduits, explication qui fonctionne assez souvent.

J’ai commis un peché mortel qui ne me ressemble pas : oublier le rôle de l’évolution…

Je devais trouver la solution par hasard dans un livre que je viens de finir, intitulé “The making of the fittest” quis’intéresse aux effets de l’évolution à l’echelle de l’ADN. Au passage, ce livre est excellent pour tous les évo-sceptiques qui peuvent lire l’anglais… Les derniers chapitre traitent de la sélection “non naturelle” exercée par l’homme, en particulier sur la morue: du fait du tri des poissons pêchés (par les filets notamment), nous avons contre-selectionné les morues de grande taille, ce qui coïncide avec leur âge de reproduction. Progressivement, les morues sont donc devenues plus précoces dans leur développement (tout simplement parce que leurs parents précoces étaient épargnés par la pêche, et ont donc eu plus de rejetons), ce qui revient à dire (et il m’en coûte) que ma première interprétation était fausse! Les morues ne sont pas seulement plus petites car plus jeunes, elles sont aussi plus petites même adultes, car plus précoces du fait de la pression de sélection sévère exercée par la pêche. Bien sûr, ce ne sont pas que des hypothèses livresques, j’ai depuis trouvé d’autres publications (ici et ) qui valident les mêmes résultats.
Morue (Gadus morhua) ou cabillaud

En effet, une morue de trente centimètres à l’âge adulte n’est plus le super-prédateur qu’il était mesurant un mètre: combien de poissons ne peut-elle plus chasser alors! La morue n’a donc plus sa place au bout de la chaîne alimentaire, et il n’y a aucune raison pour qu’elle parvienne à faire le chemin évolutif inverse. Il se peut donc que les conséquences de la surpêche soient irréversibles, et qu'il ne suffise pas d'arrêter pour revoir les choses retourner tranquillement à leur état initial. L’auteur de l’éditorial dont il était question plus haut nous prédisait un océan “peuplé uniquement de bactéries et de méduses”. Des bactéries, soit, mais je déteste les méduses!

Par Benjamin - Publié dans : Environnement
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Lundi 19 février 2007 1 19 02 2007 19:36
Vous savez déjà que pour des raisons tant économiques qu'environnementales, les carburants à base d'énergies fossiles (essence et ce bon vieux gasoil) deviennent indésirables dans nos moteurs. Certes, mais nos moteurs sont bien là, chers à remplacer, et nous en avons besoin pour aller travailler, faire nos courses, silloner le département du Nord et bien d'autres choses devenues coutumières après la seconde guerre mondiale. Une solution de choix est donc de les faire fonctionner avec un carburant qui ne serait pas fossile, comme un biocarburant: une fraction d'éthanol dans l'essence, ou du diester de colza qui remplacerait totalement le gasoil dans les moteurs diesel modernes.

Il semble qu'un homme d'affaire norvégien, Lauri Venoy, ait l'imagination beaucoup moins étriquée: son projet consiste à faire du biocarburant pour moteur diesel à base de... graisse humaine, elle-même issue de la liposuccion. Il s'agit d'une opération mécaniquement assez simple qui consiste à aspirer la graisse superflue (sluuuuuuuurp) et qui est devenue l'intervention de chirurgie plastique la plus fréquente dans le monde. Vous allez être étonnés, mais ce projet est pour l'instant basé aux Etats Unis, pour des raisons évidentes de matière première.

J'ai déjà entendu l'objection "les volumes sont ridicules, ça ne marchera jamais"... mais un seul hôpital semble en mesure de fournir 11 500 litres de graisse par semaine (!!!), soit 10 000 litres de biodiesel. Avec 323 000 liposuccions en 2006 (qui en général n'ont pas été pratiquées pour rien, et donnent en moyenne 5kg de graisse, soit un peu plus de 5 litres), les volumes sont réellement considérables. Un bloggeur américain écrit avec humour: "This could be for the Goth movement what soybean oil was for the hippie movement. I can see the sticker now on the VW Jetta: 100% powered by Human Fat." Il pourrait même devenir incivique d'être mince!

Je suis résolument contre ce projet, pour plusieurs raisons, techniques, sanitaires et éthiques. Si je ne disais pas pourquoi, autant lire Métro, où j'ai trouvé cette information, et pas ce billet. Premièrement, baser une activité économique sur un pis-aller du système médical ne peut être sain: si l'on lie la liposuccion à un bénéfice économique, comment  lutter contre les causes de l'obésité plutôt que contre ses symptômes? Sans parler des risques sanitaires, de mettre en circulation du sang humain et des cellules adipeuses dans lesquelles on sait maintenant que se développe la tuberculose... Deuxièmement, cette graisse humaine a souvent une origine animale (au hasard la viande de boeuf); elle est donc le résultat de nombreuses conversions chimiques au rendement très inférieur à 1. Donc d'un point de vue énergétique, il serait bien plus rentable d'ôter le pain de la bouche des surchargés pondéralement (et de les mettre dans des roues avec de grosses dynamos), de ne pas élever le boeuf correspondant au steak haché entre les deux tranches du susdit pain, enfin, à la place du maïs ayant nourri le boeuf, de cultiver du colza pour faire du biodiesel. Ces arguments ne tiennent que si la liposuccion est évitable; voici donc venir les derrniers arguments éthiques. A qui appartient la graisse obtenue? au malade qui a payé la nourriture, à l'hôpital qui l'a extraite? Enfin et surtout, nous voici en marche vers une  instrumentalisation croissante du corps humain, ce qui n'est pas pour me réjouir. Nous verrons certainement des tordus pour faire du savon avec cette graisse, comme dans Fight Club, ou encore la manger... Je trouve que cette graisse est bien là où elle est, dans les incinérateurs des hôpitaux , avant que certains s'avisent de faire des bêtises avec. Faire de l'énergie avec le corps humain? comme dans Matrix? Je préfère encore le pétrole...

Vous l'aurez compris, je caresse donc l'espoir que ce projet ne voie jamais le jour, soit pour des raisons techniques, soit pour des raisons légales. Il semble que ce ne soit pas un canular (j'ai vérifié sur hoaxbuster, en vain).
Par Benjamin - Publié dans : Environnement
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Jeudi 10 mai 2007 4 10 05 2007 22:04

Parmi les activités qui me prennent du temps-cerveau et m'empêchent de finaliser un des quelque 40 brouillons de billet,on peut trouver la lecture expiatoire du dernier livre de Claude Allègre, "Ma vérité sur la planète". On peut en résumer la thèse en une phrase: "les écologistes qui prônent la décroissance et les restrictions sont une secte verte (sic) qui manipule les foules par la peur, alors que la seule écologie souhaitable est une écologie créatrice d'emploi et moteur de la croissance économique". Le ton est donné. De manière assez flagrante, Mr Allègre balaie très souvent d'un revers de la main les propositions des écologistes avec un seul argument: "cela conduirait à mettre tant de personnes au chômage", sans même analyser l'utilité de la mesure. J'y vois pour ma part l'influence de son passage dans la politique, et une similarité flagrante avec bien d'autres sectes, dont la doctrine repose sur une apologie du confort et un rejet de la responsabilité (au hasard: Raël).

Il me fallait le lire pour m'en rendre compte, mais Mr Allègre utilise des procédés assez douteux pour faire valoir sa vison de la défense de l'environnement, c'est-à-dire pour disqualifier celle des écologistes traditionnels. En vrac et hors des faits scientifiques, on trouve donc:

  • les arguments ad hominem, des critiques adressées aux personnes pour dévaloriser leurs idées.
  • la déformation, qui vise notamment Jean-Marc Jancovici.
  • la valorisation de sa propre carrière scientifique, tout un poème!


Mr Allègre décrit sa passion pour la nature qui l'a conduit à la Géologie (il précise que grâce aux fossiles et aux cycles géochimiques, il n'a jamais quitté la Biologie... mouais, mais tant qu'on a pas fait une coloration de Gram sur du yaourt, on n'a rien fait). Il mentionne presque par hasard que sa filière avait été choisie par Pierre-Gilles de Gennes (prix Nobel) et Jean-Pierre Changeux (ex-futur Nobel).Sa carrière l'a mené aux quatres coins du globe, ce qui lui fait dire en termes à peine voilés qu'il n'a rien à envier à Nicolas Hulot, contre qui son livre est dirigé. Je rappelle que Claude Allègre est géochimiste, au demeurant brillant, dont les travaux ont principalement consisté en un décryptage de la mécanique interne de la Terre grâce à l'analyse de ses roches. Rien à voir avec le climat. A priori, il n'aurait donc aucune crédibilité pour s'opposer aux conclusions de l'IPCC (ce qui est le cas); il avance donc deux arguments qui n'ont rien à voir avec la science, mais plutôt avec les scientifiques:

  • l'IPCC n'est pas représentatif de la communauté scientifique et entretient la peur pour préserver ses crédits.
  • l'argument Wegener, un bijou que je voudrais développer ici.

Alfred Wegener était un astronome et climatologue allemand qui eu l'intuition de la dérive des continents en voyant de blocs de banquise se séparer à la surface de l'eau. Il étaya sa théorie avec des arguments géographiques, géologiques, paléontologiques pour la présenter à la société géologique d'Allemagne en 1910, et la publier en 1912 et 1915. Bien sûr, il fut accueilli comme un original et ignoré par la communauté des géologues. Allègre insiste sur le fait qu'un calcul mathématique était censé prouver à l'époque que la dérive des continents devait s'accompagner de plissement visibles de la croûte. L'erreur (car les continents dérivent bien) était en réalité que ce calcul ne considérait que la croûte terrestre et non les plaques, environ 10 fois plus épaisses. Peu importe, Mr Allègre suggère ainsi qu'on ne saurait trop se méfier des modélisations... La dérive des continents fit néanmoins son chemin chez les non-géologues, avant d'être corroborrée par des données supplémentaires dans les années 50. Claude Allègre se targue d'avoir été l'un des pionniers de cette théorie en France dans les années 70, seul ou presque contre tous ses confrères. Il en tire aujourd'hui trois conclusions:

1. Pas besoin d'être un spécialiste pour avoir raison, fût-ce contre tous les spécialistes

2. "les mathématiques à elles seules ne peuvent permettre d'expliquer un phénomène naturel dont on n'a pas compris l'essence"

3. "La vérité scientique met parfois beaucoup de temps à être acceptée" (citation d'Einstein à la clef).

Bien évidemment, ces trois conclusions justifient la position actuelle de Claude Allègre, voire lui donnent raison, c'est beau et pur comme un agneau qui vient de naître... mais ce n'est qu'un procédé. L'exemple de Wegener ne donne pas systématiquement raison à ceux qui s'élèvent seuls contre tous! Bref, la ficelle est grossière, et je recommande de ne s'attacher qu'aux arguments concernant les faits scientifiques.

Scientifiquement, son argumentation est un peu bancale: pour résumer rapidement la position de Claude Allègre, le changement climatique s'est déclaré dans les années 80 (la responsabilité de l'homme n'y est pas prouvée), contrairement à toutes les données de l'IPCC qui traduisent une hausse des températures depuis les années 50. Comment? En ne considérant que les données européennes pour cette seconde moitié du XXème siècle. Pourquoi? Parce qu'elles sont selon lui les seules fiables, "et de loin"! En 1950, on n'avait pas de thermomètre fiable aux Etats Unis? Il me semble pourtant que réfuter un phénomène global avec des données régionales revient à se placer au niveau de Raël, qui nie tout réchauffement climatique sous prétexte qu'il a fait très froid au Canada! Au surplus, l'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence: si l'on ne disposait pas de courbe de température pour l'Australie, cela ne signifierait pas que la température n'y a pas augmenté. Il est ensuite facile à l'auteur de jeter le discrédit sur la climatologie, puisque ses conclusions ne reposeraient que sur des modèles et non des observations, et en confondant cette discipline avec la météorologie, dont, c'est bien connu, les prédictions ne sont plus fiables après cinq jours!

Claude Allègre qualifie l'argumentation de Wegener de "précise, rigoureuse, convaincante", avec toutefois quelques savantes omissions. Si j'avais été géologue au début du siècle, je n'aurais pas trouvé "convaincante" l'idée selon laquelle les continents dérivent en labourant les fonds marins du fait de la force centrifuge de la Terre en rotation, ou encore du fait des marées lunaires! Bref, il manquait un mécanisme, ce qui n'est pas le cas pour le changement climatique.

Pour finir, je remarque juste que Claude Allègre, assez imbu de ses références scientifiques et très critique envers les "écologistes de la pénurie", omet de s'attaquer à l'astrophysicien Hubert Reeves, qui pourtant dans l'excellent "Mal de Terre" admet le réchauffement climatique et met en garde contre la tentation de la fuite en avant.

 

Par Benjamin - Publié dans : Environnement
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Vendredi 7 septembre 2007 5 07 09 2007 18:52
Comme tout apiculteur vous le dira, les abeilles domestiques (Apis mellifera) courent un danger préoccupant. En effet, ces sympathiques insectes hyménoptères produisent le précieux miel tout en pollinisant la plupart des plantes à fleurs, sauvages ou cultivées par l’homme (hors des céréales). Or, les abeilles meurent parfois soudainement loin de leur ruche, qui se vide de manière catastrophique ; aux Etats Unis, on a appelé ce phénomène qui touche un quart des apiculteurs du pays « colony collapse disorder » ou CCD, qui signifie littéralement « maladie de l’effondrement des ruches ».

abeille.JPG
Diverses explications ont été avancées : des parasites, dont les acariens parasites du genre Varroa, que l’on voit effectivement infecter des ruches, divers pesticides, les grandes monocultures, le changement climatique ou encore les ondes émises par les relais des téléphones portables … Jusque-là, aucun élément n’était décisif ; il fallait donc imaginer soit que les CCD sont multifactoriels, soit qu’il existe différents types de CCD qui ont chacun leur cause, soit que la cause des CCD était encore inconnue. Un article publié en ligne dans Science formule une nouvelle hypothèse : les abeilles seraient les victimes d’un virus, Israeli Acute Paralysis Virus of bee (IAPV), ou virus israélien de la paralysie aigue de l’abeille, qui comme son nom ne l’indique pas (ça arrive), aurait été importé d’Australie avec des ruches. Il est amusant de constater (ici et ) que les Australiens ne sont pas entièrement d’accord…

Les auteurs de ces travaux ont utilisé une approche « métagénomique » qu’il convient d’expliquer : le génome est l’ensemble des gènes d’un individu ou d’une espèce. Le métagénome est l’ensemble des gènes d’une population donnée, et la métagénomique est la méthode qui produit et utilise ce genre d’informations. Par exemple, on étudie fréquemment le métagénome des bactéries du sol, de la flore intestinale… C’est particulièrement efficace quand les différentes espèces d’un écosystème sont très nombreuses ou difficiles à séparer, ou encore lorsque l’on cherche parmi elles une fonction particulière (i. e. un gène particulier) plutôt qu'une espèce précise. Ici, les chercheurs suspectaient une cause microbienne au CCD, car l’irradiation (donc la stérilisation) du matériel apicole prévient la transmission de la maladie. Ils ont donc séquencé en masse les génomes des microbes trouvés dans des ruches saines et des ruches « effondrées », principalement en provenance des Etats Unis, mais aussi de la Chine et de l'Australie.  Une fois en possession des séquences des métagénomes de ruches saines et de ruches malades, il n’y avait plus qu’à les comparer pour en déduire quels microbes étaient présents dans ces dernières. Bien sûr, la plupart des microbes trouvés dans les ruches sont de gentils commensaux de l'abeille! Les auteurs identifient un candidat parmi d'autres,  l’IAPV, présent dans 25 ruches malades sur 30, contre seulement 1 ruche saine parmi 21 (je préfère employer les nombres bruts, plus parlants que les pourcentages, surtout quand il s’agit d’une ruche).

Vous avez remarqué que dans mon titre, j’ai « associé » le virus aux CCD, sans en faire la cause. Il est en effet possible qu’un autre facteur affaiblisse les ruches, qui sont alors une proie facile pour le virus. Par exemple, Varroa destructor a un effet immunosuppresseur sur l’abeille, qui devient alors plus sensible aux pathogènes. Pour montrer que l’IAPV est bien la cause des CCD, il faut se conformer aux postulats de Koch (détaillés dans ce billet !). C’est bien ce que projettent les scientifiques, en inoculant ce virus à des ruches saines ; s’il reste sans effet, il faudra en conclure que ce virus ne peut être la cause principale des CCD, mais seulement un bon marqueur du problème. A l'inverse, si la cause des CCD est effectivement infectieuse et pas seulement environnementale, je me demande si les pratiques apicoles ne sont pas à reconsidérer, notamment la concentration des ruches au même endroit, qui ne peut que favoriser la transmission des parasites.

De ces travaux, je retiens donc 1) une nouvelle piste assez convaincante pour expliquer le déclin des abeilles, et aussi 2) que parfois, la biologie moléculaire se met au service de l'environnement.

Par Benjamin - Publié dans : Environnement
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Samedi 8 septembre 2007 6 08 09 2007 00:05
Vous pouvez faire un tour sur internet et constater que médias et blogs se préoccupent de l’inquiétante mortalité des abeilles dont il était question dans le billet précédent. Très souvent, les auteurs mettent cette citation en exergue : « Si l’abeille disparaissait de la surface du globe, l’homme n’aurait plus que quatre années à vivre », signé : Albert Einstein. Voici un exemple de citation parmi tant d'autres. Il est évident qu’une telle prédiction de la part du plus grand physicien du XXème siècle ne peut que frapper les esprits (sinon, pourquoi l’écrire?). Si Einstein a dit ça, Einstein, l'homme si intelligent que l'on a conservé son cerveau, c’est que c’est vrai!
Einstein.jpg
Une telle affirmation de la part d'un tel homme amène forcément des questions, ce qui n'est pas interdit. L’homme serait-il vraiment condamné par la disparition de l’abeille ? Personnellement, j’en doute, et pour les raisons suivantes :
-il existe d’autres pollinisateurs que l’abeille
-les céréales sont pollinisées par le vent
-l’espèce humaine a la peau dure.
Attention ! Je ne dis pas qu’il faut être indifférent aux malheurs de l’abeille! Sa disparition serait une catastrophe écologique et agronomique sans précédent, mais en toute objectivité, il en faudrait plus pour exterminer l'humanité dans leur ensemble, surtout en quatre ans. Une fois que le doute s’est installé sur le fond de cette citation, on commence à s’interroger sur la légitimité d’Einstein en entomologie ou en agronomie. Certes, il était très intelligent, mais pas extra-lucide ; de plus, il ne s’est jamais intéressé de près à la question, et a dit dans toute sa vie quelques bêtises. Pourquoi aurait-il raison au sujet des abeilles?

Mais je lui fais là un faux procès, car au contraire de ce que j'ai très longtemps cru, Albert Einstein n’a jamais prononcé cette phrase, ou du moins personne n’en a la preuve.

En avril 2007, un site internet spécialisé dans le dépistage de rumeurs (www.snopes.com) s’est penché sur le cas « Einstein et abeilles ». Deux rédacteurs ont cherché dans plusieurs sources, dont un recueil de citations du physicien. Ils n’ont trouvé aucune source primaire, et ne purent trouver cette citation avant le mois de janvier 1994. A cette date, elle apparaît dans plusieurs journaux belges, qui eux-mêmes l’ont trouvée dans un communiqué distribué par un syndicat d’apiculteurs, l’Union Nationale de l’Apiculture Française (UNAF), à l’occasion d’une manifestation à Bruxelles contre quelque politique européenne. un peu plus tard, le conservateur des Albert Einstein Archives de Jérusalem, Roni Grosz, affirma dans une interview "qu’il n’y avait aucune preuve qu’Einstein ait jamais dit ou écrit cette phrase", et quand bien même, "qu’Einstein n’avait pas de compétence particulière ni même d’intérêt pour l’écologie, l’entomologie ou les  abeilles". Pourtant, le prestige d’Einstein est le gagne-pain de ce monsieur… Depuis, Wikipedia relaie cette citation dans son article sur les CDD (voir dans le billet précédent), mais avec la mention « citation apocryphe », ce qui change tout.
J'aurais pu imaginer que la phrase originelle venait bien d'Einstein mais avait été déformée, ou encore qu'elle était d'un auttre physicien... mais jamais je n'aurais pu concevoir qu'elle serait inventée pour une manifestations d'apiculteurs! C'était sous-estimer la place d'Einstein dans la culture collective...

Les apiculteurs ont toute ma sympathie (d’ailleurs, mon unique ruche se porte bien), mais au moins une fois l’un d’entre eux a commis une fraude qui a rendu grand service à ses confrères.

En conclusion, si un membre de l’UNAF possède une source inédite d’Albert Einstein, il est dans l’intérêt supérieur de l’humanité qu’il la communique. Dans le cas contraire, il faudrait à l’initiateur de ce canular un certain courage pour avouer sa fraude, au risque de desservir les intérêts de toute sa profession et de la cause environnementale. Vous pouvez toujours faire jouer vos contacts, mais je crois qu’on n’en saura jamais plus.


*Au hasard de mes recherches sur le net, je suis tombé sur cette page où l'auteur explicite CCD par "science-ese for : we don't know where all these bees have gone". J'ai bien ri tout seul.


Par Benjamin - Publié dans : Environnement
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Jeudi 20 décembre 2007 4 20 12 2007 15:04
A chaque fois qu'un article de presse comporte le mot "bactérie" , je peux être sûr qu'il me sera signalé par  un email de la part d'une de mes connaissances, au minimum. C'est très bien comme ça, continuez! C'est ainsi que m'est parvenu l'article dont il est question ici. En deux mots, il rapporte des travaux dirigés par Steve Larter qui visent à rendre accessibles les hydrocarbures des sables bitumineux, et ce grâce à certaines bactéries.

Comme tout le monde peut le constater, le prix du pétrole augmente. Deux explications différentes  peuvent être invoquées: selon l'une, les prix élevés sont le fruit de circonstances économiques et politiques défavorables, mais transitoires; selon l'autre, les producteurs sont dans l'impossibilité structurelle de satisfaire une demande croissante avec des ressources limitées, ou alors à condition de pratiquer des prix plus élevés. Les deux explications ont chacune leur part de vérité, selon l'échelle de temps que l'on considère. En effet, les aléas de la géopolitique au Moyen-Orient influent effectivement sur le prix du baril, tandis le peak oil finira sans doute par avoir lieu un jour (si c'est déjà le cas, une hausse au-delà des 100 dollars est à prévoir dans les prochaines années). Quoi qu'il en soit, la hausse du prix du pétrole n'est pas sans conséquences sur l'industrie de l'énergie. Ainsi, pour ne parler que du pétrole, beaucoup de gisements étaient jusque là dédaignés car leur exploitation aurait coûté plus qu'elle n'aurait rapporté. Alors qu'on s'était contenté jusqu'à aujourd'hui du pétrole "facile", piégé dans de grandes nappes, bien fluide, qui jaillit tout seul et parfumé à la violette, l'augmentation du prix du baril rend désormais rentable l'exploitation de gisements plus rétifs. Ce pétrole "difficile", épais, visqueux, il faut péniblement l'arracher à la terre en creusant de plus en plus profond, parfois sous les mers, ou pire, dans des sables bitumineux, dont les principaux gisements se trouvent au Vénézuela et en Alberta (le Texas canadien). Dans les sables bitumineux, on peut à peine parler de pétrole; on trouve bien des hydrocarbures entre les grains de sable, mais ils sont plutôt solides et denses. On imagine sans peine les coûts engendrés par leur exploitation: il faut fluidifier les hydrocarbures avec de la vapeur d'eau sous pression (donc détourner une partie de la production pour produire de l'énergie), les équilibrer chimiquement pour les rendre utilisables, et tout cela alors qu'ils ne se laissent pas gentiment transporter dans des canalisations... l'enfer!
Pour voir de vos yeux les gisements à ciel ouvert de l'Alberta, Google Earth possède une repère dédié, qui me permet de vous proposer un lien vers Google Maps. Une méthode innovante qui rendrait ces gisements facilement exploitables aurait de l'avenir, compte tenu des réserves importantes que représentent les sables bitumineux et de la demande pressante qu'ils pourraient satisfaire. Bien sûr, les travaux de Larter recèlent une telle promesse.

La démarche de Steve Larter et de ses collaborateurs est un peu moins directe que ne le suggère l'article du Figaro. Dans un premier article publié dans Nature en 2004, les auteurs se sont intéressés à la dégradation des hydrocarbures par les bactéries, mais en considérant les aspects néfastes de cette activité: des bactéries se nourrissant de notre pétrole nous enlèvent littéralement le pain de la bouche! Plus précisément, ils ont montré dans cet article que cette dégradation n'était pas seulement le fait de bactéries aérobies (respirant de l'oxygène), mais aussi de bactéries anérobies (donc vivant en l'absence d'oxygène). Ce dernier processus se produirait dans les couches profondes des gisements, et l'échelles des temps géologiques bien plus longue que pour la dégradation à l'air libre. Les chercheurs ont effectivement relevé des traces chimiques de dégradation anaérobies dans 77 gisements à travers le monde, dont les sables bitumineux de l'Alberta (où ils travaillent, soit dit en passant).

La suite est vieille comme le monde (enfin, vieille comme la civilisation): c'est en contrôlant la dégradation de nos aliments par les bactéries et les champignons que nous avons inventé le pain, le vin, la bière, le fromage, le saucisson sec... L'équipe de Larter a donc publié en 2007 et dans Nature un deuxième article qui propose, expériences à l'appui, d'utiliser des bactéries pour produire du méthane (le gaz "naturel" ou domestique) à partir d'hydrocarbures. Cette démarche figurait déjà dans un revue de Larter publiée en 2003 dans... Nature. Ma parole, ils publient comme des machines! Si vous avez bien lu ce qui précède, vous vous rappelez que le processus décrit par Larter agit sur des milliers voire des millions d'années... Il suggère donc de stimuler le métabolisme des bactéries avec les éléments minéraux adéquats. Au passage, la dégradation mise en évidence par Larter est un cas particulier d'une symbiose bien décrite, la syntrophie, qui fait intervenir au moins deux bactéries différentes: une bactérie dont la fermentation produit de l'hydrogène, et une archée qui utilise cet hydrogène pour fabriquer du méthane.

Je vous soumets deux remarques relatives à ces travaux. La première consiste juste à souligner les progrès qui restent à faire en Microbiologie. Ne pouvant les isoler et les cultiver, les chercheurs ne savent pas exactement quelles sont les bactéries à l'origine du processus qu'ils étudient, quelles sont leurs propriétés (et je ne saurais les en blâmer),  mais doivent se contenter d'indices chimiques de leur activité, ainsi que du bilan net de la dégradation. On peut donc lire des phrases comme celle-ci: "The effect of (putatively anaerobic) biodegradation on the saturated hydrocarbon composition of crude oils in subsurface reservoirs is well documented". Un processus dont on croit qu'il se produit en l'absence d'oxygène serait bien documenté? Oui, en quelque sorte... Ma deuxième remarque est la suivante: voulons-nous vraiment une méthode permettant d'exploiter les sables bitumineux? Beaucoup d'entre vous, chers lecteurs, se sont certainement agités sur leur chaises en voyant que jusqu'ici je négligeais complètement les inconvénients environnementaux liés au pétrole en général, aux sables bitumineux en particulier, et encore plus spécifiquement à la méthode exposée ici.  Vis-à-vis des travaux de Larter, je considérais que ces questions devaient plutôt intervenir en discussion. Nous y voici donc.

Premièrement, les hydrocarbures des sables bitumineux sont avant tout de l'énergie fossile. D'une manière ou d'une autre, leur combustion entraîne l'émission de CO2 avec les conséquences que l'on sait. Deuxièmement, les sables bitumineux sont répartis en une mince couche sur des milliers de kilomètres carrés. Aujourd'hui, leur exploitation revient à raser la forêt boréale sur une surface correspondante, puis à creuser le sol pour mettre à jour une sorte de boue huileuse. De plus, les procédés utilisés sont gourmands en énergie (voir plus haut). Ainsi, l'extraction de ce pétrole émet trois fois plus de gaz à effet de serre qu'un baril "classique" (si j'ôte de ce dernier le coût de la logistique pour envahir l'Irak). Une conclusion s'impose à mon esprit: les sables bitumineux, c'est le pétrole, mais en pire. Ce constat étant fait, qu'est-ce que la méthode proposée par Larter apporte au système actuel, en bien comme en mal? Commençons par un point positif: par unité d'énergie déployée, le gaz naturel émet moins de carbone que le pétrole, et en plus, son état gazeux rend son extraction moins polluante. Les sables bitumineux exploités par "la méthode des bactéries" seront donc peut être moins néfastes que la même quantité extraite au bulldozer, véhiculée par camion, fuluidifiée à la vapeur, traitée et raffinée (la méthode "traditionnelle"). On ne peut pas conclure de façon certaine sur les bénéfices de cette méthode car elle impose une fertilisation des bactéries dont on ignore encore le coût énergétique et environnemental. Ensuite, si elle tient ses promesses, la technique proposée par Larter rendrait accessibles des quantités considérables de bitume: si j'en crois l'article du Figaro, les réserves exploitables du Canada (huiles lourdes et sables bitumineux) passeraient ainsi de 163 milliards de barils à 2000 milliards! Or, le méthane produit par ces bactéries reste du carbone fossile, soustrait à l'atmosphère il y a des millions d'années, et qui lui sera restitué brutalement sous forme de CO2, avec son cortège de conséquences indésirables. Enfin, est-ce que cette méthode changera le mode d'exploitation actuel des sables bitumineux, qui consiste à raser la forêt boréale sur toute la surface du gisement (soit 140 000 kilomètres carrés au Canada)?

En conclusion, même si j'apprécie toujours l'utilisation du formidable potentiel des bactéries, dans ce cas précis j'ai quelques réserves. Puisque le pic pétrolier finira par arriver, il serait raisonnable de l'anticiper sans aggraver notre cas en essayant d'épuiser toutes les réserves fossiles de la planète.

P. S: Si seulement Over-Blog abandonnait ce système totalitaire de catégories pour un système de tags, je n'aurais pas eu à choisir entre "Microbiologie" et "Environnement"... En raison des enjeux particulièrement important entourant le pétrole et les sables bitumineux, j'ai opté pour cette dernière catégorie. Last but not least, je remercie spécialement Eugénie pour sa participation à ce billet.
Par Benjamin - Publié dans : Environnement
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Vendredi 11 janvier 2008 5 11 01 2008 17:21
Avez-vous une idée de ce que représente cette ligne qui partage les Etats-Unis? Il s'agit de la limite (approximative) à l'est de laquelle l'achat d'une bouteille de vin de Bordeaux représente moins d'émission de CO2 que le vin Californien. En d'autres termes, si vous vivez dans l'Est des Etats Unis, que vous aimez le vin et vous préoccupez du changement climatique, dédaignez le vin californien pour un vin français. En plus, il est meilleur (qu'ouïs-je? moi, chauvin?).

USA.jpg

Vous pouvez trouver l'étude originale ici (il ne s'agit pas à propement parler d'un article scientifique peer-reviewed). Les deux auteurs (dont un blogueur) ont évalué les quantités de CO2 émises lors de la vie d'une bouteille de vin, et se sont donc concentrés sur les causes directes d'émission de
CO2: culture, fermentation et transport, sans oublier la fabrication des barriques, des bouteilles... L'exercice est assez subtil: par exemple, la photosynthèse de la vigne recapture l'équivalent du CO2 émis par la fermentation lors de l'année précédente; les sols des vignobles californiens étaient auparavant recouverts de forêts, et sont donc susceptibles de relâcher dans l'atmosphère le CO2 qu'ils ne peuvent plus séquestrer... Mais le facteur le plus important reste le transport. Armés de valeurs de référence pour chaque mode de transport (apparemment spécifiques aux USA, compte tenu des importantes émissions des trains), les auteurs ont chiffré les émissions dues à la distribution de différents vins ayant Chicago pour destination. Ainsi, une bouteille de chardonnay produite en Nouvelles Galles du Sud (Australie) "pèse" 3,44 kg de CO2, dont 2 kg pour le transport; un vin de Loire, 2,12 kg; un vin californien, 4,6 kg! C'est là que quelque chose me chiffonne. D'après les auteurs, ce dernier vin (le seul des trois à correspondre à un cas hypothétique) rentre dans un créneau commercial qui consiste à l'expédier en express par avion, ce qui ne me paraît pas obligatoire tout en étant très pénalisant environnementalement. Quoiqu'il en soit, si le même vin est expédié par camion à New York, il aura émis 2,6 kg de CO2, contre 1,8 kg pour un Bordeaux arrivé par bateau.

Pour finir, deux petites remarques tirée de l'article:
-plus le contenant est gros, moins le transport émet de CO
2 par litre de vin. N'achetez donc pas de demi-bouteilles, préférez les magnums!
-en viticulture, la différence entre culture conventionnelle et culture biologique est minime du point de vue des émissions de gaz à effet de serre, contrairement aux grandes cultures.

Pour être honnête, l'idéal reste tout de même de se fournir chez un producteur local (s'il existe), de même qu'en France la consommation de fruits tropicaux est écologiquement déraisonnable. Pour être vraiment très honnête, l'idéal c'est boire de l'eau et manger de l'herbe. Sans moi.


Tout ceci peut vous sembler peu digne d'intérêt, mais ce travail représente à mon avis un bon exemple d'une pratique qui tend à se répandre, le calcul du "bilan carbone" d'un produit, ou encore de son "empreinte écologique". De plus en plus soucieux de l'environnement, les occidentaux deviennent friands de ces bilans qui leur indiquent comment consommer "vert". Je suis convaincu que même à consommation égale (ce qui n'est pas l'idéal écologique), ce genre d'information peut faire une différence appréciable dans notre impact sur l'environnement. Et comme le montre l'exemple du vin aux Etats Unis, les résultats de ces bilans sont parfois contre-intuitifs...
Par Benjamin - Publié dans : Environnement
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