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Le blog des Bactéries et de l'Evolution

Ethique et déterminisme génétique

16 Avril 2007 , Rédigé par Benjamin Publié dans #Science & Société

Qu'il me soit permis de commencer ce billet par une double mise en garde. Tout d'abord, j'essaierai ici d'être synthétique au possible, car le sujet est déjà long à developper, pour ne pas diluer mes pensées encore embryonnaires et parce que la discussion se poursuivra certainement dans les commentaires. Ensuite, je rappelle que ce blog n'engage que moi et qu'il se veut apolitique. Les mots d'un politicien me servent ici de point de départ pour mener à une reflexion plus large, mais je ne cherche en aucun cas à les justifier, non plus que leur auteur. Si vous voulez mon avis, je les trouve surtout maladroits et ignorants, et non, je ne suis pas un tenant du tout-génétique.

Les récents propos de Nicolas Sarkozy, ancien ministre de l'intérieur et actuel candidat aux élections présidentielles, ont suscité une nouvelle polémique sur le déterminisme génétique, ou, si vous préférez, ravivé l'éternel débat sur la part de l'inné et de l'acquis, spécialement dans le comportement criminel. Ses propos n'auraient pas soulevé la même indignation s'il n'avaient pas concerné une forme de criminalité parmi les plus atroces qui se puisse concevoir, la pédophilie, ou si Nicolas Sarkozy n'était pas réputé, à tort ou a raison, pour son amour de l'ordre, voire de la répression. Voici le dialogue avec le philosophe Michel Onfray à l'origine de tout ce tintammarre:

" N. S. : Mais que faites-vous de nos choix, de la liberté de chacun ?

M. O. : Je ne leur donnerais pas une importance exagérée. Il y a beaucoup de choses que nous ne choisissons pas. Vous n'avez pas choisi votre sexualité parmi plusieurs formules, par exemple. Un pédophile non plus. Il n'a pas décidé un beau matin, parmi toutes les orientations sexuelles possibles, d'être attiré par les enfants. Pour autant, on ne naît pas homosexuel, ni hétérosexuel, ni pédophile. Je pense que nous sommes façonnés, non pas par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio-historiques dans lesquelles nous évoluons.

N. S. : Je ne suis pas d'accord avec vous. J'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs parents s'en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d'autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l'inné est immense."

Au passage, il est intéressant de remarquer que la phrase fatidique est amenée par une reflexion de Sarkozy sur le libre arbitre, suivie d'une réponse d'Onfray qui lui préfère l'influence de l'environnement, avec à l'appui les orientations sexuelles, ce qui amène Sarkozy à affirmer qu'il croit pour sa part au déterminisme génétique de ces même orientations. Ce glissement des "crimes ordinaires" à l'orientation sexuelle procède pour Onfray des mêmes causes, alors que Sarkozy y voit les conséquences pour les uns du libre arbitre, pour les autres de la génétique. Autre détail amusant, personne ne reproche à Michel Onfray d'expliquer la pédophilie d'une manière exactement aussi déterministe que Sarkozy, c'est à dire par un déterminisme environnemental.

Une bonne partie de la polémique engendrée par ces propos relève selon moi de l'extrapolation, d'une part de ce que l'on entend par déterminisme génétique, notamment le caractère inexorable et incurable, (ce qui est étrange  pour une société qui plébiscite le téléthon), d'autre part, des
intentions de Sarkozy s'il disposait d'une telle information: fichage génétique voire eugénisme, incarcération préventive, etc. La majorité des réactions consiste à réfuter tout déterminisme génétique, qui selon leurs auteurs, conduirait à l'eugénisme, au fascisme...

Or, d'une part, le déterminisme génétique ne dit pas qu'un gène est nécessaire et suffisant à tel caractère ("le" gène du suicide), mais que la présence d'un ou plusieurs gènes peut influencer la probabilité d'apparition d'un phénotype, ce qui au passage restreint d'autant l'action de la sélection naturelle. D'autre part, personne n'a encore découvert de base génétique  à la pédophilie, ce qui ne  signifie pas que ce soit impossible.

J'ai assisté à une conférence informelle par un professeur de génétique des populations, Pierre-Henri Gouyon, une sorte de Dawkins à la française, tout aussi provocateur mais se préoccupant d'éthique. Il rapportait les déclarations de généticiens quant au fondement génétique des races humaines, qui ressemblaient à: "de toutes façons, le racisme n'a aucune base scientifique, car on peut montrer que les races humaines n'existent pas, génétiquement parlant". C'est vrai, c'est un fait,  on constate une importante diversité dans l'espèce humaine qui contredit tout regroupement par race. Mais, comme le dit mon conférencier: "et si on avait trouvé une base génétique? Il aurait fallu être raciste?". Le noeud du problème est là; toutes les personnes qui ont protesté avec tant de véhémence aux propos de Nicolas Sarkozy et sur le terrain du déterminisme génétique, comment sont-ils si sûrs que jamais on ne trouvera une combinaison de 14 allèles qui augmente de 1% la probabilité de comportement pédophile? Dans un billet antérieur, je citais en passant que des études sur des jumeaux tendaient à indiquer un déterminisme génétique de l'homosexualité (ce qui ne veut pas dire que l'homosexualité soit à 100% génétique, ou que je me complaise à rapprocher homosexualité et pédophilie). Bien que je pense sincèrement que la pédophilie est la conséquence d'une enfance particulièrement torturée (pour le peu que j'en sais...), je ne mettrais pas ma main à couper que jamais aucun gène n'a joué ou ne jouera aucun rôle dans l'apparition de ce comportement.

La vraie éthique, ce n'est pas affirmer qu'il n'existe aucune base génétique à tel comportement, telle maladie (ce qui serait aussi hasardeux, scientifiquement parlant, que d'affirmer le contraire, mais pourtant extrêmement courant ces jours-ci), c'est apporter des réponses éthiques à tous les cas de figure. Si (je répère: "si") il existait une base génétique connue à la pédophilie, alors Mr Sarkozy n'aurait fait que répéter un fait scientifiquement établi, ce qui n'est pas le cas, donc il a eu tort. Où en seraient alors les accusations de fascisme, d'eugénisme? La vraie éthique, ce serait -selon moi- ne pas tenir compte d'une telle information pour juger (tout autant pour accuser que pour innocenter d'ailleurs), pour décider de la non-venue au monde d'un enfant, ce qui constitue un vrai pas vers l'eugénisme. La difficulté est de ne juger que sur les actes, sur la personne elle-même (attention, grosse référence culturelle, je vous renvoie au film Minority Report). En revanche, il paraît raisonnable d'utiliser l'information scientifique à des fins de prévention et de traitement. Mais peut-être que nous ne sommes pas prêts, moi le premier: confierai-je l'enfant que je n'ai pas encore à un instituteur dont je sais qu'il porte un allèle augmentant la probabilité de comportement pédophile, alors même qu'il n'est jamais passé à l'acte? Quelle différence cela ferait-il si je savais que cet instituteur a grandi dans des conditions dont on a supposément montré qu'elle était à l'origine de la pédophilie? Dans les deux cas, il s'agit de suppositions, notamment quant aux avancées scientifiques, mais elles méritent qu'on y réflechisse.

Chez les bactéries, on montre que tel gène est impliqué dans l'élaboration de tel phénotype en le supprimant du génome, puis en l'apportant de nouveau à la bactérie mutée dans un plasmide. On se rend facilement compte qu'il est impossible d'appliquer la même méthode à l'humain, qui rentre difficilement dans un électroporateur, d'autant que lorsque le phénotype est un comportement, il n'apparaît pas dans les cultures cellulaires et est diablement réfractaire à la quantification. On utilise donc en général des analyses de corrélations, qui ne valent pas causalité mais sont souvent interprétées comme telles (souvent, le lien de cause à effet est suggéré par les scientifiques, qui doivent bien montrer un intérêt à leur travail et qui y croient, après tout, puis affirmé par les médias).

Après m'être exposé sur un sujet aussi sensible, et ne pas avoir tapé aussi fort que tout le monde sur l'antéchrist moderne, je m'attends à quelques critiques. J'espère les prévenir en répétant que je trouve passablement ridicule la quête "du gène de...", ou que dans le texte ci-dessus le mot pédophilie pourrait avantageusement être remplacé par "alcoolisme" ou "dépression", des comportements non criminels, plutôt des maladies mais assurément indésirables. Je répèterai enfin une dernière fois trouver la cause "environnementale" d'un comportement criminel présente exactement les mêmes risques de dérive que trouver une cause génétique; je conviens qu'il est plus facile de prévenir dans le premier cas, mais rappelle que les traitements ne sont pas inenvisageables dans le second! Bref, sans préjuger des causes de tous les comportement que la société juge indésirables, le rôle de l'éthique est de leur réserver a priori un accueil et un traitement égal.

Pour ce billet plus que pour tout autre, les commentaires sont les bienvenus.


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Benjamin 30/01/2009 11:36

amusant! une seule question : comment prouve-t-on qu'il y a un "souffle de vie" dans l'atome?

Michel Ngafor Ngafor 30/01/2009 11:21

Vous voulez une réponse à vos questions, allez sur ce blog : http://originedesmythes.blogspot.comSi vous n'êtes pas convaincu, contactez-moi pour toutes questions. J'ai réponse à tout.

Benjamin 02/07/2007 22:00

Mais quelle imposture?La différence entre l'existence de Dieu et la base génétique de la pédophilie, c'est leur caractère réfutable. On peut imaginer des expériences qui prouveront que la pédophilie a une base génétique, ou pas. C'est donc une hypothèse scientifique, qui n'a encore jamais été testée, à ma connaissance et après recherche, mais qui n'a rien d'impossible. La bien-pensance consiste à s'opposer par principe à la possibilité d'une base génétique des comportements, ce qui est risqué. Dans ce billet, je considère le problème qui se poserait si effectivement on trouvait cette base génétique. Je rappelle enfin que M. Onfray propose un déterminisme tout aussi inquiétant (le déterminisme social), qui pose autant de problèmes éthiques et que personne n'a relevé au moment de la polémique.En revanche, on ne peut pas démontrer scientifiquement l'exitence ou la non-existence d'un dieu omnipotent. Comment prouver qu'il n'a pas créé le monde tel qu'il est voilà 10 secondes, avec notre mémoire et toutes les preuves d'un passé plus lointain? On rentre alors dans le non-scientifique. J'espère avoir bien spécifié en quoi l'analogie me paraissait peu appropriée.Désolé pour le délai de réponse.

turt 24/06/2007 15:20

"D'autre part, personne n'a encore découvert de base génétique  à la pédophilie, ce qui ne  signifie pas que ce soit impossible. "Dans le même ordre d''idée : personne n'a jamais prouvé l'existence de Dieu .. ce qui ne veut pas dire qu'il n'existe pas ! ce qui n'a pas été démontré n'est pas la preuve de l'inexistence : on peut décliner ce genre de raisonnement à toutes les sauces. ca frise un peu l'imposture !! 

Enro 25/04/2007 12:28

P.-H. Gouyon qui donnera une conférence-spectacle le mercredi 23 mai 2007 à 21h35 sur France 5 : "Sommes-nous le produit de nos gènes ? Quelle est notre part de libre arbitre ? Qu’en ont pensé les chercheurs des siècles derniers ? Le grand généticien, spécialiste des OGM, sème en nous la graine du doute."