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Le blog des Bactéries et de l'Evolution

Louis Willems

28 Février 2007 , Rédigé par Benjamin Publié dans #Microbiologie

Il arrive qu'Internet montre ses limites et celles du savoir qui y est disponible. Par exemple, mon vieil ami Google est bien en peine de me dire rapidement qui était Louis Willems, absent de Wikipedia et eclipsé par un homologue journaliste gastronomique.

Selon les mots de Pierre Darmon, auteur de "l'homme et les microbes", "Louis Willems est le Jenner du pauvre". Armé du billet précédent entre autres lectures, vous pressentez donc un rapport entre Willems et la vaccination. Malin! En 1845, Louis Willems est étudiant en médecine à Louvain, où désormais une rue porte son nom. Âgé de 23 ans, il commence une recherche sur l'immunisation des bovins contre la péripneumonie (ou pleuropneumonie), une maladie due à la bactérie Mycoplasma mycoides mycoides (qui sera isolé par Roux et Nocard, dont j'espère reparler) qui provoque chez les bovins une infection pulmonaire souvent fatale et qui a une fâcheuse tendance à ruiner les éleveurs. En un sens, Louis Willems a de la chance car son père est éleveur et dispose de nombreuses têtes de bétail, donc d'un terrain de jeux d'expérience. Mr Willems senior a moins de chance, car sans jamais lui avouer, son fils décime son cheptel à force d'expériences menées au hasard. S'inspirant probablement de Jenner, il inocule des extraits de poumon infecté à des bovins sains, avec une méthode pour le moins curieuse: il essaie tous les endroits possibles dans l'anatomie de la vache! Ce n'est qu'à la fin de ses études de médecine qu'il trouve la solution de la même manière qu'il l'avait cherchée: aléatoirement. Le dernier endroit qu'il n'avait pas encore testé (au frais du bétail) s'avère être le seul où l'inoculation permet d'immuniser l'animal, et cet endroit est l'extrémité de la queue. L'inoculation à la base ou au milieu de la queue tuerait l'infortuné bovidé, mais personne n'a encore démontré pourquoi (à titre personnel, laissez-moi parier sur une différence de vascularisation)! Puisque les vaccins sont souvent sur la sellette, examinons l'efficacité de sa méthode: il inocule 108 animaux, dont un meurt (septicémie? inoculation au deux tiers?). Tous ces animaux survivent à la vague de maladie l'année suivante, alors que 17 animaux sur les 50 non inoculés trépassent. Le 22 Mars 1852, Willems communique sa méthode au ministère de l'Intérieur, Charles Rogier, dans un rapport de 33 pages. Par crainte de s'attirer les foudres de son père qu'il a ruiné, il ne demande d'indemnisation que pour trois animaux! Cette pratique s'étend jusqu'en Afrique du Sud (et est effectivement citée dans les Mines du Roi Salomon, si ma mémoire est bonne), et pourrait représenter le deuxième vaccin jamais inventé après Jenner et avant Pasteur, ou selon les sensibilités, une immunisation de même nature que la variolisation (cf billet précédent).

Quelles leçons tirer de cette aventure scientifique? Faut-il moquer Willems pour sa lubie? Respecter ce qui fut tout de même une découverte? L'attribuer à la Fortune? Louer sa façon -injustifiée- de tout essayer, car elle seule aurait pu aboutir à ce résultat?  Il est vrai que la méthode expérimentale de Willems n'est pas des plus rationnelles, et qu'elle contraste avec la démarche sans faille de Pasteur, qui plus est épaulée d'une merveilleuse intuition. En revanche, Willems fit preuve de deux autres qualités indispensables au chercheur, même si elles se manifestèrent à l'état brut: la curiosité et la persévérance. Sans ces qualités, la plus miraculeuse des découvertes reste ignorée, et Flemming aurait jeté la boîte sur laquelle ses bactéries étaient mortes à cause de la pénicilline... Puisqu'il en est question, j'ajoute que la curiosité semble faire défaut à la plupart des chercheurs modernes, qui n'expriment aucun goût pour le braconnage intellectuel hors de leur domaine.

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hervé 19/01/2009 15:53

Oh oui, alors, combien peu curieux sont certains collègues...

fed 09/03/2007 12:43

woody allen car le verbe est ton épée et le pamphlet au ton léger et humoristique ton style.. bref on s'en fout.bien su rla professionalisation n'est pas a remettre en cause, par là je voulais rejoindre ton propos, en disant que les chercheurs s'en ne tiennent qu'à leur métier strict. Si le neurobiologiste s'en fout de la microbiologie, c'est peut-être car çane lui servira pas bcp dans sa carrière? On a perdu les scientifiques qui servent la science en général pour se retrouver avec une armée de pions servant un point particulier de la science dans lequel ils doivent se battre pour se faire une vraie place. Enfin moi je dis ça je connais peut-etre pas assez le milieu pour affirmer de telles choses.

Benjamin 06/03/2007 17:41

Le Woody Allen de la Science, c'est un peu ambitieux et je ne vois pas très bien ce que ça veut dire...La professionalisation de la recherche ne me gêne pas; bien au contraire, gagner sa vie dans ce domaine assure une certaine tranquillité d'esprit; la microbiologie n'avance plus grâce à des drapiers pendant leurs loisirs! Ce qui me gêne plus, c'est l'imperméabilisation progressive des domaines scientifiques. Les chercheurs d'un domaine donné pensent qu'ils n'ont plus à apprendre ce qui se passe hors de leur territoire, que cela n'est pas important ou que ça ne leur apportera rien. On vit donc une époque assez triste où les "biologistes" sont assez rares. On en voit plus que des neurobiologistes, des microbiologistes, des généticiens, des physiologistes... chacun trouvant qu'il est bien dans son coin. Même si la recherche ne peut se faire que dans un de ces domaines, cela n'exclut pas un peu de curiosité, que diable!

fed 05/03/2007 19:28

Oui c'est rigolo! Bonjamin un jour tu deviendras le Woody Allen de la science.De même je te trouve un peu remonté contre la communauté chercheuse. Dénoncerais-tu la professionnalistion abusive de ce métier, ou le carriérisme des chercheurs aux dépends de la passion qui a pu exister dans des époques moins "scientifisées"?

ugn 01/03/2007 20:25

une remarque sur google : en page 3, il y a bien un lien qui parle de ton homme mais... c'est en néerlandais !