Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog des Bactéries et de l'Evolution

Le microscope, le mécaniste et l'anguille du vinaigre

18 Février 2007 , Rédigé par Benjamin Publié dans #Divers Sciences

Contemporain de Antony van Leeuwenhoek (qui doit être bien connu des microbiologistes de passage ici), Louis Joblot fut un des micrographes les plus enthousiastes de son temps. Il publia  en 1718  Description et usage de plusieurs nouveaux microscopes (à ses frais, probablement considérables), manuel de microscopie qui renferme aussi quelques unes de ses observations émerveillées, avec l'orthographe de l'époque:

"Je ne pense pas que le divertissement de la Comédie, de l'Opéra avec toute sa magnificence, ceux des danseurs de cordes, des sauteurs et des combats d'animaux que nous voyons dans cette superbe Ville doivent leur être préférez."

A cette époque, le microscope n'est qu'un divertissement de naturaliste curieux que méprisait Buffon, et qui n'obtiendra ses lettres de noblesses qu'avec les microbiologistes "modernes": Pasteur, Koch... En attendant cette époque glorieuse, tous les liquides, toutes les surfaces sont scrutées par les microscopes de l'époque, pas si rudimentaires. Le vinaigre constitue un matériel de choix, foisonnant de vie. Grâce aux levures, qui transforment le sucre en éthanol, le jus de raisin (ou moût) devient du vin; grâce à des bactéries, du genre Acetobacter le bien nommé, comme A. suboxydans, l'alcool est oxydé en acide acétique. Levures et et bactéries diverses forment la "mère de vinaigre", conglomérat solide de microorganismes (donc un biofilm!), qui permet de démarrer la fabrication de vinaigre chez vous, mais qui donne également le gîte et le couvert aux anguilles du vinaigre, en réalité des nématodes (anciennement "anguillules") de l'espèce Turbatrix aceti, aujourd'hui élevés en tant que nourriture pour poissons d'aquariophilie. Bien que les nématodes soient parfaitement répugnants vus de près, l'ensemble est normalement inoffensif, ainsi que le fait remarquer Joblot:

"Bien des gens qui les avoient vûës dans nos microscope discontinuèrent de manger de la salade. J'avoient beau leur dire qu'elles étoient cent mille fois plus petites  qu'ils ne les voyoient par ces instrumens, que la chaleur de l'estomac les faisoient mourir en un instant, et que, puisqu'ils avoient mangé de la salade sans en avoir ressenti aucune incommodité, ils pouvoient coninuer sans danger l'usage d'une chose qui leur faisoit plaisir, la plûpart ne pouvoient comprendre que les serpens qui leur avoient paru plus gros que le doigt et plus long que le bras ne fissent quelque mauvaise impression sur les membranes intérieures de l'estomac."

La perception du risque alimentaire n'a pas tout à fait changé... Vous avez noté que pour Joblot, c'est la "chaleur" de l'estomac qui tue  les "serpens", et non un quelconque poison ou l'acidité ambiante. Dans la lignée de Descartes, Joblot est un mécaniste: pour lui, les effets visibles ont des causes qui peuvent se réduire à des interactions directes entre les solides. Selon ce point de vue, la digestion est un simple broyage, les poisons minéraux provoquent "mécaniquement" des dégâts dans l'organisme du fait de leur densité, etc. En deux mots, tout est à base de trous, de cassures et d'assemblages. Joblot rapporte une explication au piquant du vinaigre:

"Ces serpens ont une queuë fort aiguë, et c'est ce qui a donné occasion à plusieurs personnes de croire que le vinaigre ne piquoit  que par l'impression que ces petits animaux faisoient."

Bien sûr, cette interprétation est fausse, car le goût acide relève plutôt de la chimie et des récepteurs de notre langue. Néanmoins, le mécanisme, que j'ai découvert à cette occasion, me paraît un effort courageux, rationnel bien que hâtif, pour proposer une explication "réductionniste" aux phénomènes observés, et en quelque sorte finale: étant donné les lois de la mécanique, il n'y a plus rien à expliquer une fois que l'on sait quelle partie interagit avec quelle autre. Il semble qu'historiquement, cette théorie ait été réfutée par l'étude de la gravitation*, qui implique des effets à distance et non directs. Quant aux amateurs de salades, Joblot avait filtré du vinaigre pour le débarrasser de ses anguilles, ce en quoi il est suivie par les vinaigriers industriels modernes, et montré qu'il conservait son goût et ses qualités sans ses petits hôtes inesthétiques. J'ignore s'il a pu en conclure que le piquant du vinaigre filtré, nécessairement intact, ne pouvait être dû au pointu des anguilles du vinaigre.


*Peut-on revisiter le mécanisme? il faudrait une réflexion de fond pour savoir si la science moderne s'y conforme, mais j'ai souvenir d'une explication "mécaniste" de la gravitation moderne: un objet dense attire les autres objets, et même la lumière, ce qui met la vieille formule de Newton à mal; on peut en revanche considérer que cet objet dense déforme l'espace temps comme une bille d'acier une toile cirée tendue, ce qui dévie toutes les trajectoires passant à proximité. Voici une interprétation satisfaisante, mécaniste, mais surtout sont j'ignore si elle est correcte! Les effets quantiques en revanche me semble hors de portée du mécanisme.

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

ugn 27/03/2007 15:55

La microbiologie, c'est quand même souvent un peu dégoutant... après les parasites des bécasses, les bestioles qui nagent dans le vinaigre... autant de sujets auxquels on préfère ne pas penser pour profiter des bonnes choses
Oh, il y avait un article terrible dans le point de la semaine dernière, une interview d'un médecin complètement psychopathe qui disait qu'il ne faut pas serrer la main des gens, qu'il faut laver son frigo toutes les semaines, qu'il ne faut surtout pas toucher la poignée de porte des toilettes... le tout illustré de photos de bactéries absolument terrifiantes.  Vive le camembert !!

Cher 20/02/2007 02:21

Such a cool microscope! A teenager would say. Long time ago, our ancestors have already had the curiosity to discover and know the nature of life and much more other things.

Benjamin 19/02/2007 08:45

Je suis ravi que ça t'intéresse, ça justifie un peu l'effort....Je pense que dans 100 ans, ce ne sont pas nos publications en tant que telles qui intéresserons les scientifiques du futur, car-elles sont épouvantablement ennuyeuses et, en moyenne, peu informatives-la méthode scientifique marche quand même assez bienEn revanche, dans les publications comme dans le savoir commun, le fait scientifique laisse de la place à des hypothèses et des conclusions qui ne le sont pas. Des faits réfutés se sont ainsi ancrés dans la culture commune, mais aussi des considérations éthiques, etc. le tout pouvant faire sourire le scientifique du XXIIème siècle ("vous vous rendez compte, ils pensaient que les nitrates étaient dangereux!" "dire qu'ils désapprouvaient le clonage...")Donc à moins de fonder de nouvelles sciences (comme par exemple la physique quantique au XXème siècle), les faits scientifiques testés resteront en grande majorité valide. Pour le meilleur et pour le pire, le non scientifique sera soumis à critiques, l'éthique, la méthode et l'esprit des scientifiques, leurs préjugés et les interprétations hâtives.

Seven 19/02/2007 07:36

C'est toujours intéressant, je trouve d'apprendre comment étaient interprétés des observations à une autre époque. Tu crois que dans cent ans, nos descendants auront le même intérêt, un peu amusé, face au publications actuelles?