Serratia marcescens

Publié le par Benjamin

La bestiole du jour se nomme Serratia marcescens. Il s'agit d'une bactérie à gram négatif de la famille des entérobactériacées (donc une cousine de notre chère Escherichia coli), qui a attiré mon attention du fait de sa présence non désirée sur mes milieux de culture.. Intrigué par sa jolie couleur rouge (je vous ferai une photo si elle veut bien pousser), je me suis donc renseigné, et je ne suis pas déçu :

-la jolie couleur rouge de Serratia provient d'un pigment, la "prodigiosine" ; de ce nom emphatique, je conclus que je n'ai pas été le premier a avoir été intrigué ; la solution se trouve plus bas!
-Serratia, que notre corps abrite couramment1, est un pathogène opportuniste2 impliqué dans nombre de maladies nosocomiales : des conjonctivites, des kératites, et, pourquoi pas, des infections du canal lacrymal (endroit insolite s'il en est pour une infection). Cette bactérie présente donc une dualité, très classique dans le monde bactérien, entre son aspect inoffensif et son aspect pathogène.

Chez Dr Serratia et Miss Marcescens, le côté pathogène n'a été connu que tardivement. C'est pourquoi, dans les années 50, l'armée américaine a conduit une simulation d'attaque bacteriologique grandeur nature en utilisant cette bactérie, larguée par avion sur la baie de San Francisco. Contrairement à la croyance répandue, les militaires ne manquent pas d'humour : cette brillante manoeuvre (larguer un nuage de germes potentiellement pathogènes sur une métropole et qui coûta effectivement la vie à quelques civils malchanceux) fut baptisée "Operation Sea-Spray". Voila qui aurait plutôt convenu à une crème solaire astucieusement conditionnée. Je me représente la scène exactement comme dans le film "V : les visiteurs", où les humains éliminent les reptiles extra-terrestres en larguant une toxine bactérienne (rouge, bien sûr!) depuis leurs montgolfières...

Voyons maintenant pourquoi la couleur rouge de cette bactérie et sa capacité a pousser sur du pain firent baptiser son pigment "prodigiosine". Il nous faut remonter en 1263, au miracle de la messe de Bolsena durant laquelle l'officant, lui-même sceptique quant à la transubstantation4, vit de ses propres yeux du sang s'écouler de l'ostie. Le pape Urbain VI reconnut ce miracle et instaura la Fête-Dieu en 1264. Il est proposé aujourd'hui que Serratia soit à l'origine de ce miracle, probablement modeste au départ et magnifié par des siècles de narration. Cette hypothèse mérite d'être testée, ce qui n'a pa été fait à ma connaissance.

Il y aura peut-être des grenouilles de bénitier pour s'insurger contre la révision des miracles, mais il me semble, d'une part, que la foi doit savoir se passer de tours de passe-passe, d'autre part, bien plus étonnant qu'une bactérie ait pu induire en erreur d'abord le clergé catholique en 1263 (passe encore, edicter un jour férié de plus n'est pas bien grave) puis l'armée américaine, institution à peine moins puissante, 8 siècles plus tard!

En vérité je vous le dis : les voies des bactéries sont impénétrables (sauf avec de la bonne grosse biologie moléculaire).


Références :

Notes :

1 : on parle alors de microorganisme commensal ; sans dommage aucun, notre corps recèle bien plus de bactéries que de cellules en propre!
2 : en terrain favorable (immunodepression, plaies, brûlures) un microbe normalement commensal peut se comporter en pathogène, par conséquent opportuniste.
3 : désigne les maladies acquises à l'hôpital ; les personnes hospitalisées étant souvent fragilisées, elles sont fréquemment les victimes de pathogènes opportunistes.
4 : durant l'Eucharistie ou commmunion, le changement du pain et du vin en corps et sang du Christ (les publications sont rares).





Publié dans Microbiologie

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migg 03/09/2008

fascinating. any chance you have Bennet and Bentley article and could send me a pdf? cheers, m