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Le blog des Bactéries et de l'Evolution

Au sujet du discours de Nicolas Sarkozy sur la recherche...

21 Février 2009 , Rédigé par Benjamin Publié dans #Le monde de la recherche

Voici une petite vidéo qui a déjà fait le tour du web; elle reprend des extraits du fameux discours du président de la république au sujet de la recherche française, tout en intercalant des éléments de réponse proposés par des chercheurs du CNRS.


Tout d'abord, il n'est pas étonnant que ce discours ait littéralement mis le feu aux poudres. Nicolas Sarkozy y exprime au pire un inquiétant mépris du monde de la recherche, au mieux une certaine défiance. Je m'étonne même qu'un animal politique comme lui se soit appliqué à se mettre toute une communauté à dos! Au-delà de la forme insultante, il reste de le fond: les affirmations qu'on y trouve sont spécialement biaisées (on trouvera toujours "certains secteurs" où les chercheurs français sont moins productifs que les anglais, ça arrive et c'est tout, même les anglais ont le droit d'avoir des qualités), voire mensongères (à l'entendre, la recherche française, jamais évaluée, croule sous les moyens depuis un an ou deux).

On a déjà beaucoup écrit en réponse à ce discours du 22 janvier, alors aujourd'hui j'ai plutôt envie de m'intéresser à certains contre-arguments avancés par les scientifiques, ceux que l'on trouve dans la vidéo, mais aussi dans une lettre de directeurs de laboratoires de l'IN2P3 (voir chez Lydie), celle d'une directrice de recherche de l'université Paris XI, ou encore dans le rapport de circonstance (pdf) du mouvement Sauvons la Recherche. Je ne reprendrai pas tout l'argumentaire maintenant bien rôdé des chercheurs, mais uniquement les points qui me font tiquer, ce qui, j'en suis sûr, va m'attirer de nombreuses sympathies.

L'évaluation des chercheurs.

C'est un des points les plus polémiques du discours de NS, qui ne sous-entend pas, mais affirme que les chercheurs ne sont jamais évalués (ou alors qu'ils s'évaluent eux-mêmes). Les chercheurs affirment l'inverse, avec raison d'ailleurs.

A ce sujet, et indépendamment du fondement de l'évaluation des chercheurs, j'ai constaté un travers, qu'au début je qualifiais de "glissement", mais qui maintenant m'horripile (je suis un sensible): les scientifiques considèrent fréquemment la revue par les pairs (peer-review) dans le processus de publication scientifique comme faisant partie de leur évaluation. Rappelons brièvement comment cela fonctionne: lorsque l'on souhaite publier ses résultats de recherche dans une revue scientifique, il faut d'abord soumettre son manuscrit à l'examen de deux ou trois autres chercheurs du domaine qui restent anonymes (c'est d'ailleurs le même principe obtenir des financements de l'ANR ou autre).

Pourquoi n'est-ce pas de l'évaluation? Lorsqu'un article est refusé, même si l'évaluation par les pairs (qui reste entre les auteurs et quelques personnes) est catastrophique, elle n'a aucune conséquence en tant que telle sur la carrière du scientifique. Heureusement, car ce n'est pas sa vocation: la revue par les pairs sert à évaluer un travail de recherche bien défini et sa mise en forme, et non l'ensemble de la recherche d'un scientifique. On pourra mentionner un effet indirect: à force de voir ses articles refusés, on a peu de publications, ce qui est nuisible à la carrière... un raisonnement qui n'est donc valide que s'il existe une autre évaluation où l'on compte effectivement ces publications.

Alors, si les scientifiques pouvaient arrêter avec cette fameuse "évaluation en temps réel", et tant qu'on y est, ne pas mentionner les rapports d'activité de pure forme lorsqu'il est question d'évaluation... ce n'est pas la peine!

Le rang de la France dans la recherche mondiale

C'est l'effet papillon: trois personnes pondent un classement des universités à l'autre bout du monde (Shangaï, pour être précis), en France quelques politiques l'utilisent pour appuyer leurs réformes, provoquant une tempête dans la communauté scientifique. Pour cotnredire Sarkozy qui fait allusion au classement de Shangaï, il convient de saper ce dernier, de diminuer sa portée. Chez SLR, après s'être appuyé sur un classement de l'Ecole des Mines qui place la France au troisième rang mondial, mais fait par les Mines et pour les Mines (et le système français de grandes écoles), avec des "si" on met littéralement Paris en bouteille (du moins le 5ème arrondissement):

Un autre [classement], qui prend en compte la concentration géographique des performances en adoptant comme référentiel la superficie du campus d’Harvard (1ère université dans la plupart de classements), montre qu’en intégrant toutes les universités, écoles, instituts de recherche et laboratoires du quartier latin à Paris sur une même superficie que le campus d’Harvard, la France obtiendrait le 1er rang dans un classement utilisant les mêmes critères que le classement de Shanghai.

Dans mon billet sur le classement de Shangaï, j'écrivais qu'il n'était peut-être pas parfait, mais qu'il pouvait servir d'indicateur et que l'on ne pourrait pas inventer un classement qui soit flatteur pour la France. J'avais tort, soit, mais convenez que celui-ci est un peu capillotracté!

Le même document de SLR déplore également que seule la recherche publiée en anglais soit prise en compte. Jai été un peu surpsis, mais il me semble que pour se situer dans une recherche internationale, donc dès que l'on fait le choix de se placer dans cette logique de classement, il faut bien se soumettre au standard du moment qui est l'anglais. Deal with it.

"L'arbre qui cache la forêt", c'est-à-dire, selon NS, les meilleurs chercheurs (prix Nobel ou Turing, médailles Fields) ou domaines (mathématiques, physiques, sciences de l'ingénieur), qui occulteraient l'état général de la recherche en France.

Dans la lettre en provenance de l'IN2P3, les chercheurs protestent "d'une compétence et d'un dévouement remarquables pour réaliser de grands projets scientifiques qui défient l’imagination", et s'indignent: "quel contraste entre vos propos dégradants et le caractère exceptionnel de leurs réalisations!". C'est vrai qu'après une telle tirade, on ne voit pas comment s'en prendre à d'aussi brillants chercheurs. Quel est le problème? Cette réponse émane de l'IN2P3, un insitut de recherche... en physique, soit un des arbres explicitement nommés par Sarkozy. Comment cette réponse pourrait-elle le toucher?

Dans le même esprit, le rapport SLR s'applique à faire repasser la France devant le Royaume-Uni (une comparaison qui a manifestement rouvert de vieilles blessure et fait couler beaucoup d'encre), et pour ce faire ne considère que le domaine.. de la physique!

Enfin, lorsque la vidéo répond aux attaques sur "la qualité de la recherche française", c'est en utilisant l'exemple... du CNRS, classements flatteurs à l'appui. D'ailleurs, au même moment, on voit le CNRS occuper une glorieuse première place européenne et la quatrième mondiale. Impressionnant, mais sauf erreur de ma part, ce rang concerne soit sa taille, soit sa visibilité sur le web! Quel rapport avec la qualité de la recherche française dans son ensemble? Dans la même image, on apprend qu'en termes de publications il occupe la cinquième place mondiale, ce qui est une manière plus pertinente de classer les instituts. D'accord, ça reste honorable, mais est-ce bien pertinent? le CNRS est l'un des instituts les plus sélectifs en France, il est difficile de l'assimiler à l'ensemble de la recherche française! Le CNRS ne compte-t-il pas au nombre de ces "arbres"?

Bref, rester derrière son arbre ce n'est pas donner tort à Sarkozy. Ce n'est pas un crime d'admettre que la recherche d'un pays peut avoir des points forts, donc des points faibles, mais qui méritent tout de même qu'on les défende (perspective digne de la bible: l'enfant préféré de l'homme sage, c'est celui qui est malade, jusqu'à ce qu'il guérisse).

Pour résumer, j'ai l'impression que comme les réponses à ce discours procèdent d'un sentiment d'offense par ailleurs  justifié, elles s'apparentent parfois à des réactions d'orgueil et ne sont donc pas toujours des plus convaincantes ni des plus objectives, c'est humain! Puisque ces réactions sont motivées par la contradiction de Sarkozy, il n'est pas question de reconnaître l'existence de certains problèmes. Finalement, j'ai peur qu'elles ne brossent un tableau trop optimiste de la recherche et de l'enseignement supérieur en France: une recherche des plus compétitives ("D’autres classements utilisant des critères différents placent la France dans les tout premiers rangs mondiaux", SLR) et des universités parmi les plus attractives au monde ("le rayonnement du système universitaire français assure donc une attractivité mondiale réelle", SLR). Si c'était le cas, au vu des moyens engagés dans l'enseignement supérieur et la recherche, la France bénéficierait non seulement d'un rang très flatteur mais aussi d'une efficacité tout bonnement exceptionnelle; et si c'était le cas, comment convaincre ce même président d'investir dans la recherche de son pays?

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tiffany keys 08/07/2010 09:26



a France bénéficierait non seulement d'un rang très flatteur mais aussi d'une efficacité tout bonnement exceptionnelle; et si c'était le cas, comment convaincre ce
même président d'investir dans la recherche de son pays?



Daniel PIGNARD 30/01/2010 17:40


Evaluation par les pairs, Rigolam ! Quelle est l'évaluation par les pairs de la Bible qui est à la fois un livre scientifique et historique. Et pourtant, on ne peut pas dire que ce livre n'est pas
publié puisque c'est le best-seller permanent dans le monde et que l'invention de l'imprimerie a commencé par la Bible. Enfoncés les pairs ! n'est-il pas ? Qu'en pense la revue Nature ? Combien de
scientifiques qui lisent la Bible dans les pairs que vous nous proposez ? Quand Dieu va permettre à ses serviteurs de parler, Chaud devant les pairs et on verra alors que c'est un ramassis de
miteux orientés contre la vérité. Vous avez vu mes mains, osez-vous prétendre que le hasard a pu les faire ? Préparez-vous à une sacrée bagarre qui ne vous laissera ni racine ni rameau.
http://www.biblegateway.com/passage/?search=Malachie%204:1&version=LSG


Benjamin 27/02/2009 11:04

Désolé Nina, mais comme Tom Roud (http://tomroud.com/2009/02/22/la-recherche-une-administration-publique/#comment-5720) je censure. A la soviétique, pas à l'américaine.Cela n'a rien à voir avec la cible des insultes (j'aurais fait pareil si ça avait été Raël), c'était le commentaire qui n'avait rien à voir (et le "merci pour l'espace d'expression").

hervé 24/02/2009 21:40

Ouais, je comprends bien, mais en ce moment, tu sais... tout ça est bien lassant, on en vient vite à penser binairement. J’ai fait 7 ans de postdoc avant d’être recruté ; j’ai eu vent d’histoires en commission de spécialiste qui auraient pu me faire annuler au moins trois concours ; je te laisse imaginer à quel point je porte le système dans mon cœur... mais en ce moment, je suis près à le défendre. Il est pourri, mais la réforme en cours ne va faire qu’empirer les choses.C’est comme la pétition de Francis Albarède (qui à mon avis roule pour Allègre et pour sa propre carrière) : en ce moment,  soutenir le gouvernement pour ne pas jouer les immobiles... non merci. Je préfère freiner des quatre fers.

Benjamin 24/02/2009 21:32

@Hervé:ce n'est peut-être pas évident à la lecture de ce billet, mais je ne défends pas le pilotage de la recherche, ni l'évaluation des chercheurs à tout prix (et je sais que la recherche française fait encore de bons trucs, je travaille dedans quand même); je me contente de relever des exemples de mauvaise foi dans le contre-argumentatire des scientifiques. Ce n'est pas avec de mauvais arguments qu'on défend une juste cause, surtout quand on a fait de l'objectivité son métier.Si le classement que je prétends capillotracté est basé sur l'effectif et non sur la surface, il est bien maladroit d'utiliser pour cela les termes "concentration géographique", "en intégrant comme référentiel la superficie d'Harvard", etc. Mais j'espère avoir bientôt le fin mot de cette histoire, assez accessoire.