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Le blog des Bactéries et de l'Evolution

Expérimentation animale et barres chocolatées

2 Février 2009 , Rédigé par Benjamin Publié dans #Science & Société

En vagabondant sur le fabuleux destin du pingouin, je suis tombé sur une vidéo contre l'expérimentation animale. Je vous laisse la regarder, après quoi je vous proposerai ma propre lecture.



A vrai dire, je me moque du cas de Mars, qui doit se contenter de faire un peu de R&D sur l'obésité, et à vrai dire, le documentaire s'en fiche pas mal lui aussi: comme on l'apprend à la fin de la vidéo, il montre des tests non pratiqués par la compagnie (et pourquoi diantre un confiseur chercherait-il à implanter un port série dans le crâne d'un chat?). Il s'agit bien d'un document à charge contre l'expérimentation animale en général. En dehors de la mise en scène et des techniques classiques de manipulation (à la guerre comme à la guerre), la vidéo emploie à cet effet des arguments qui ont fait bondir le biologiste que je suis, même si je n'utilise pas d'animaux, et même si je ne cautionne pas systématiquement ce genre de tests.


"Homme / souris : pas de correspondance"
(1'30)

Voici un argument qui doit être très efficace! C'est évident, que peut nous apprendre une souris de la biologie humaine? Les deux sont
complètement différents, non? Voilà qui me permet de rappeler que dans un monde sans sentiments, l'expérimentation serait idéalement menée sur des humains (ce qui arrive parfois), et qui m'amène à introduire une notion qui sera bien utile aujourd'hui, la notion de modèle. Un modèle, qu'il soit biologique, informatique, mathématique, qu'il soit un schéma sur un tableau, une simulation sur un ordinateur ou une culture de cellules, c'est une représentation simplifiée de la réalité, bien utile lorsqu'on ne peut manipuler directement cette réalité, pour des raisons pratiques (changer la masse du soleil) ou éthiques (prouver qu'un produit est mortel pour l'homme). La souris est un de ces modèles, et parmi les plus utiles qui soient en biologie: c'est un animal pas trop gros, prolifique, avec un cycle de développement court, qualités qui en font un modèle pratique. Surtout, la souris est plus proche de l'homme qu'on ne le pense: ce sont deux mammifères avec les mêmes organes et des ensembles de gènes très similaires, ce qui fait de la souris un modèle pertinent pour étudier la biologie humaine, au point que de nombreuses avancées fondamentales ou médicales sont passées par ce petit rongeur.

"Maintenant que nous avons séquencé le génome humain, pourquoi continuer à tourmenter des primates?"
  (1'40)

Autrement dit, pourquoi faire des expériences "grandeur nature" avec tous leurs inconvénients alors que nous disposons de l'ensemble de l'information génétique humaine? C'est sans doute un peu de la faute des scientifiques, qui ont trop vendu leurs projets de séquençage, à moins qu'ils en aient trop espéré. Vous savez ce que c'est, quand on soumet un projet de recherche pour obtenir un financement, il faut promettre de guérir Alzheimer, le SIDA et l'obésité... Ce penchant n'a pas de conséquences entre scientifiques qui connaissent la portée relative de ces promesses et emploient les précautions rhétoriques d'usage, mais il devient un problème quand on est pris au mot, par naïveté ou par mauvaise foi. Il est temps de faire éclater la vérité au grand jour: la séquence du génome humain n'explique pas toute la physiologie humaine. La séquence d'un génome est certes une importante mine d'informations et un outil formidable pour les généticiens, mais si vous me permettez une analogie, c'est comme posséder tous les mots d'un livre dans le désordre: on sait qu'ils doivent avoir un sens, mais les ordonner est simplement trop complexe tant qu'on ne sait pas lequel.


Plus loin, on retrouve des affirmations équivalentes:
"nous avons des cultures cellulaires, alors pourquoi continuer de torturer des animaux?"

On retombe encore sur la question des modèles et de leur pertinence. Par exemple, on "peut cloner de la peau" (si l'on peut dire...) pour étudier les brûlures, mais pour les scientifiques qui s'intéressent aux infections des peaux brûlées, il faut un modèle qui intègre un système immunitaire... c'est-à-dire un animal. De même, les organes ne peuvent être construits en laboratoire: coeur, foie, cerveau... et sont plus complexes que la somme de leurs cellules, sans parler de la difficulté de cultiver ces dernières.


"Tout cela est non scientifique car imprécis"
(de manière plus ou moins subliminale autour de 2'50)

Mon Dieu! Il faut très vite en informer les milliers de thésards qui à travers le monde utilisent des modèles animaux! Tant que nous y sommes, il faut aussi dire aux astrophysiciens que les étoiles qu'ils simulent dans leurs ordinateurs ne sont pas
vraies, et aux mathématiciens qu'ils emploient toujours une valeur approchée de pi! Rassurons tout le monde: ce n'est pas parce qu'on utilise des approximations ou des modèles qui ne sont pas l'exact reflet de la réalité que la démarche n'est pas "scientifique" et que les résultats sont totalement invalides. Ou alors, c'est un sacré miracle que l'on ait réussi à développer tous ces vaccins sur des animaux, découvrir les mécanismes de la génétique chez la mouche, la bactérie et la levure, ceux du développement chez l'oursin et la grenouille.

Moralité : il ne faut pas croire tout ce que dit un comédien avec une blouse blanche. Si après ça vous avez envie de me lyncher, prêtez attention à ce qui suit: je n'affirme pas que Mars a raison de mener ses tests, ni que ces derniers sont un mal toujours nécessaire. Par exemple, je ne suis pas convaincu de l'utilité de mettre des primates en cage pour tester des cosmétiques. En revanche, il me semble qu'être pour ou contre l'expérimentation animale dépend de l'idée que l'on se fait des animaux, c'est une posture éthique. Si l'on abandonnait demain cette pratique, ce serait pour des raisons éthiques, mais en aucun cas parce que dans l'absolu elle est inutile à la science ou non valable scientifiquement. On peut affirmer que c'est mal de disséquer un chimpanzé, mais pas prétendre que l'on ne peut rien en apprendre sur la biologie humaine. En attaquant sur les deux fronts sans discernement, cette vidéo propage de fausses conceptions de ce qu'est la science expérimentale.


Au sujet de l'expérimentation animale, je devrais peut-être préciser que l'immense majorité des chercheurs n'y prend aucun plaisir, que les responsables de ce genre de travaux reçoivent une formation spécifique (du moins en France), et enfin qu'elle est contraignante et très coûteuse. Lorsque l'on peut s'en passer grâce à une culture cellulaire ou par la contemplation du génome, on hésite rarement.

Finalement, je ne suis pas surpris: cette campagne provient de l'association PETA, qui propose (sans rire) de remplacer le lait de vache par du lait... humain dans l'alimentation humaine. Délicieux, sans aucun doute, mais probablement insuffisant en volume, et un peu cher (sans même aborder la question des circuits de distribution...). Dernier sacrilège en date, double celui-ci: proférer des absurdités sur le fromage et ses bactéries!



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Benjamin 02/10/2010 00:11



Je vous rassure, il n'y avait aucune ironie dans mes propos!


La question de savoir si l'expérimentation animale est efficace car acceptée (plutôt que l'inverse) m'interpelle ; dans les domaines auxquels je m'intéresse (l'infectiologie en particulier), je
ne vois pas d'alternative crédible (scientifiquement) à l'EA (au passage, quel est le rapport entre vivisection et prévention que vous mentionnez?).


Que la plus grosse part du travail scientifique soit du gâchis, je suis bien d'accord. En ce qui me concerne, il y a bien moins de 5% des articles en microbiologie qui m'intéresse, mais:


-l'intérêt, c'est très subjectif, il y a sûrement d'autres personnes que moi qui seront intéressées


-il faut bien que des étudiants puissent soutenir leur thèse (ça doit faire partie de "l'utilité interne")


-on ne sait pas à l'avance d'où viennent les grandes découvertes, elles peuvent prendre un aspect anodin au départ ou s'appuyer sur des données produites laborieusement


 


Enfin, je veux bien savoir en quoi mes affirmations sont autoritaires dans les arguments d'ordre scientifique que j'ai relevés dans la vidéo ;-)



b 01/10/2010 15:37



Je sens de l'ironie à la fin  de votre réponse. J'ai des lumières sur le sujet mais je n'ai pas LA vérité dans ma poche. Ce que je n'aime pas avec le discours scientifique, c'est qu'il se
présente comme cette vérité, objective, rationnelle, imposée par des nécessités physiologiques alors que ce n'est pas le cas, il est tout aussi subjectif que n'importe quel discours, il profère
mensonges sur mensonges et - par définition - erreurs sur erreurs (c'est la science elle-même qui démonte en permanence ses propres erreurs du passé).


Certes la polémique sur l'EA est avant tout éthique ou morale. C'est une polémique sur les valeurs, les animaux et non, comme essaient de le faire croire les scientifiques, sur la science. Cela
ne veut pas dire que les arguments scientifiques qui la condamnent sont tous faux, ni que cette dimension du problème est la propriété des scientifiques, ni enfin que les scientifiques qui
s'opposent à l'EA sont tous des charlatans ou des incompétents. Les AV ont de bons arguments scientifiques et vos affirmations autoritaires ne sont efficaces qu'en vertu du crédit dont jouissent
les scientifiques.


Mais il est indéniable aussi que les arguments scientifiques et éthiques en faveur de l'EA existent aussi et qu'ils sont défendables, malheureusement. Je n'ai pas la solution. Ma position
consiste à reprendre Latour (sur un autre sujet) pour dire que l'EA n'est pas acceptée parce qu'elle est efficace mais que c'est parce qu'elle est acceptée qu'elle est considérée comme efficace.
Elle aussi est acceptée sur des valeurs et non sur des considérations scientifiques. Historiquement ce fut très clair avec la vivisection. Elle n'est ni meilleure ni pire que d'autres méthodes,
que la prévention ou ce genre de choses. Elle est simplement plus barbare. Mais, dans notre monde contemporain, la barbarie se porte très bien. Quant à l'utilité du travail scientifique, c'est
une utilité avant tout interne, professionnelle. La plus grosse part de ce travail est du gâchis, vous le savez mieux que moi. Un scientifique en entretien m'a dit que, selon lui, 20% seulement
des publications avaient de l'intérêt. Enfin bref, on pourrait continuer longtemps comme ça. Je travaille à combattre une gabegie qui est au pouvoir. L'extrémisme scientifique est au pouvoir
depuis le XIXe siècle et, dans le cas de l'EA, ça me fait effectivement quelque chose...


Bien amicalement de toute façon.



Benjamin 30/09/2010 18:38



Effectivement, c'est ironique et je comprends votre désarroi! Si cela peut l'atténuer quelque peu, sachez que je ne pratique pas l'expérimentation animale (encore moins la vivissection), et que,
autant que je sache, Tom Roud triture plus volontiers des modèles informatiques que des souris.


Peut-être faut-il que je clarifie une fois de plus le propos de mon billet : on peut avoir une posture éthique relative à l'expérimentation animale, cela est parfaitement admissible, et pourra
éventuellement faire l'objet d'une loi, qui sait? Mais cette posture doit être défendue avec des arguments éthiques, pas en utilisant des arguments erronés pour affirmer que
l'expérimentation animale n'est pas valide d'un point de vue scientifique. Pour reprendre un exemple que j'ai cité plus haut, l'expérimentation humaine c'est le top en termes scientifiques pour
la médecine, mais très questionnable d'un point de vue éthique...


Mais puisque vous êtes un spécialiste du domaine, je suis impatient de bénéficier de vos lumières!



b 30/09/2010 16:03



Bonjour,


 


j'écris un commentaire rapide car je dois aller bosser...


A vrai dire, je suis un peu gêné de découvrir cet article. Je n'avais connaissance de ce blog que par ma propre problématique concernant ma thèse et ce que je vais pouvoir en tirer (voir "Comment
devient-on chercheur ?"). Et là, je m'aperçois que je suis tombé dans un antre de vivisecteurs, et que les commentaires sympathiques qui m'ont été faits, les encouragements, viennent de
vivisecteurs (Benjamin, Tom Roud). C'est pourquoi je suis gêné. Dans l'autre article, je disais que si j'ai repris mes études et fait des sacrifices, que je ne vis certes pas comme des
sacrifices, c'est parce que mon sujet me tient à coeur. Et voilà : mon sujet de thèse, et de toute ma démarche, c'est de m'opposer à l'expérimentation animale. Quelle ironie ! Je ne m'étais pas
rendu compte où je me trouvais.


Pour dire rapidement mon sentiment, les arguments pour et contre l'EA sont les mêmes depuis toujours, c'est étonnant. Sachez que les scientifiques mentent effrontément sur ce sujet (sur d'autres
aussi, d'ailleurs, voir le nuage de Tchernobyl). La réglementation existe depuis 1963 mais en 1980, la plupart des chercheurs ignoraient qu'elle existait. Et quand ils le savent, cela ne veut pas
dire qu'ils la suivent.  Vous dites que les AV polluent le débat. Vous le faites aussi très bien. Vos points de vue sont aussi biaisés que les leurs. Je sais, j'ai un peu trop
systématiquement la démarche de renvoyer les deux camps dos à dos mais c'est nécessaire pour démonter le discours scientifique qui ne s'impose qu'à cause du crédit (et des crédits) que l'on donne
à cette classe professionnelle.


Bon, il faut vraiment que j'y aille. Lisez ce livre, il est pas mal : JL Guichet, Douleur animale, douleur humaine, Quae, 2010. Vous y apprendrez des trucs.


 


 


 


 


 


 


 



tiffanys 08/07/2010 09:29



bien reçu pour le Godwin, je me suis informé à présent!