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Le blog des Bactéries et de l'Evolution

Le CNRS au bord de l'explosion?

28 Novembre 2008 , Rédigé par Benjamin Publié dans #Le monde de la recherche

Aujourd'hui était une journée de mobilisation pour les chercheurs, avec en particulier l'occupation des locaux dans lesquels devait se réunir le conseil d'administration du CNRS. Le motif de cette action est la réorganisation prochaine du CNRS, qui consiste notamment à le transformer en une holding d'instituts correspondants à ses départements actuels (voir ici ou les évènements de la journée).


Cette proposition de séparer les disciplines du CNRS suscite un premier type d'objection, qui semble parfaitement logique au premier abord: "Si toutes les disciplines ne sont pas logées à la même enseigne, dans un institut national, il sera impossible de travailler ensemble et de faire vivre l'interdisciplinarité", selon le directeur du conseil scientifique du CNRS. Je ne prétends pas en remontrer à ce monsieur, mais sa remarque m'interpelle: en pratique, les recherches menées au CNRS sous sa forme actuelle sont-elles particulièrement interdisciplinaires? Si oui, cela changerait-il à cause du découpage de l'institution en instituts? Quelle différence pour un chercheur CNRS dans une UMR? Pour ma part, je doute que l'interdisciplinarité soit un bon argument: des laboratoires appartenant à des disciplines et des entités administratives différentes peuvent toujours collaborer, comme c'est le cas hors du CNRS (au passage, si l'on veut vraiment promouvoir l'interdisciplinarité, il faut modifier l'enseignement monolithique dispensé à l'université).


Il est également question d'intégrer les équipe du CNRS et de l'INSERM aux universités, écoles, hôpitaux... où elles se trouvent physiquement. Concrètement, on peut prédire que les universités françaises vont remonter au classement de Shangaï, car un chercheur "CNRS" travaillant dans les murs d'une université se déclarera comme affilié à l'université et non au CNRS... mais au prix de la mort scientifique de ce dernier, absent des publications et réduit au rôle d'agence de moyens. En parlant de moyens, il faudra sérieusement réévaluer ceux des entités chargés d'incorporer ces chercheurs si elle doivent assurer leur salaire, sans parler des difficultés administratives: jusque-là, chaque institution possédait son propre système de recrutement, ses propres statuts, carrières et avantages.


Dernier point, plus sensible encore: les directeurs de ces instituts seraient nommés par le ministère, ce qui équivaudrait à un pilotage direct de la recherche scientifique par le politique, et par le moyen le plus simple qui soit: le financement des projets. La recherche scientifique ne doit certainement pas être déconnectée des attentes des citoyens ou de la volonté politique, mais une telle mesure laisse planer la menace d'un pilotage à vue, avec éventuellement des orientations contradictoires tout les cinq ans. Si l'on se rappelle les récentes déclarations démagogiques de Sarah Palin où elle marquait son mépris pour ces chercheurs qui étudiaient la drosophile à Paris, on comprend que les chercheurs s'accrochent à l'indépendance de leurs institutions de tutelle.


Il y a un autre chose qui me chatouille vraiment: la création d'un institut unique pour "les sciences de la vie et de la santé" qui pourrait résulter de la fusion de l'INSERM et du département sciences de la vie du CNRS, et dont la fonction serait uniquement de financer des projets et non pas de gérer la recherche. Il n'est pas très étonnant que cette recommandation émane d'un médecin ancien directeur du NIH, célèbre institut de recherche biomédicale, l'équivalent américain de l'INSERM. Différences notables: le NIH est surtout une agence de moyens, dont le budget a doublé entre 1998 et 2003 (!) pour atteindre à peu près le montant du budget annuel français pour tout l'enseignement supérieur et toute la recherche (!!). Ma grande frayeur (à part vivre dans le tiers-monde de la science), c'est que dans un contexte de faibles moyens, donc avec une enveloppe assez mince pour la recherche fondamentale en Biologie et la recherche médicale, on soit tenté de privilégier cette dernière: plans et grandes causes nationales contre le cancer, alzheimer, le SIDA... Attention, moi aussi je suis contre le cancer et le SIDA (qui est pour?), ça plaît bien sûr aux contribuables, mais il faut aussi des chercheurs qui fassent de la recherche fondamentale en Biologie comme il y en a en Physique, libérés de la tentation de trouver des fonds en faisant de la recherche médicale. Cela dit, il existe aussi une pression qui s'exerce au niveau de la publication: des travaux sont d'autant plus facilement acceptés qu'ils mentionnent une application, en particulier médicale, même tirée par les cheveux. C'est particulièrement flagrant en Microbiologie, peut-être au point de m'avoir traumatisé, et peut-être même ai-je tort de me focaliser sur cette question? Des chercheurs de toutes les disciplines répètent avec raison qu'il faut préserver une recherche fondamentale indépendante (ce qui ne veut pas dire qu'elle n'est pas évaluée), ce qui me paraît encore plus pressant en Biologie, à cause de sa gênante proximité avec la Médecine. Je propose donc la création d'un unique institut pour "les sciences de la vie bien fondamentales qui ne servent à rien, du moins pas tout de suite".


Alors oui, le CNRS est au bord de l'explosion, la décision de sa direction et du gouvernement semble irrévocable, à moins d'un soulèvement significatif. Cela n'était pas a priori une mauvaise chose, les institutions de l'après-guerre ne sont pas nécessairement adaptées au monde d'aujourd'hui. Que le CNRS tel qu'on l'a connu change radicalement, pourquoi pas, la vraie question est de savoir ce qu'il va devenir. Je ne sais pas trop quoi penser: pour 'instant, j'ai le sentiment que l'on poursuit un reflet du "modèle américain" de la recherche sans y mettre des moyens comparables. Par ailleurs le CNRS est devenu trop gros pour disparaître d'un coup, sa réorganisation invite à un pilotage de la recherche, sans parler de cette assimilation des sciences de la vie et de la santé qui m'inquiète. Je vous ai livré quelques réactions à chaud, vos lumières seront les bienvenues!

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tim 05/12/2008 23:33

je ne pense pas qu'il soit judicieux de comparer le NIH avec une quelconque institution française, ce n'est pas comparable: on ne compare France et US mais Europe et US...sinon, je penche plus vers la remise en forme des universités, quitte à ce que ce soit au détriment du CNRS ou des autres organismes de recherchepar contre, ils devraient garder un rôle dans la coordination de certaines politiques scientifiques au niveau national et à plus long terme(les chercheurs du CNRS râlent pq ils ne veulent pas être obligés de donner des cours à des L1...)

manu 29/11/2008 12:12

Le débat est complexe car il ne se réduit au seul CNRS, et on aborde la l'organisation générale de la recherche en France... Avec ma grande ignorance du sujet, je ne prétends pas proposer une solution, mais je serai enclin à penser la chose suivante:
Comme le soulignait Francois Taddéi à la Soirée Science 2.0 organisée par les c@fetiers des sciences le 27 nov, "toute (r)évolution entraine automatiquement une résistance de l'étage inférieur (ancien) contre l'étage supérieur (nouveau)".
Il est donc normal que les chercheurs (les futurs "anciens") gueulent un coup, car certains perdront beaucoup dans la réorganisation annoncée (poste, autonomie, etc, etc).
Mais reconnaissons qu'il y a du ménage à faire au sein du CNRS. Le changement c'est la vie, les plus adaptés survivront, même les chercheurs en science "fondamentales". A chacun ses armes: qualité des publications, collaborations avec l'international, réseau personnel, débrouillardise, etc.
Un raisonnement darwinien en somme ! non ?
Cependant pour le reste, je rejoins parfaitement les remarques de Benjamin, sur la fameuse interdisciplinarité fallacieusement invoquée, ou sur le pilotage de la recherche par le politique.
Voici une réaction à chaud à un article écrit à chaud... Lumières également bienvenues!

Fr. 29/11/2008 01:38

Les deux débats gouvernance/moyens sont liés :
1) s'assurer d'une architecture qui divise pour régner et qui permet un pilotage plus strict des projets…
2) … permettra d'escamoter certains budgets à moindre coût en termes de résistance institutionnelle.
La nouvelle structure du CNRS (qui a déjà explosé : le CA a voté et le TA n'a rien annulé pour le moment) est un instrument au service d'une politique de la rehcrehc eui veut faire mieux avec moins : quelques projets en vogue ultra-financés, le reste peut crever. C'est presque exactement l'inverse de ce qu'il faut faire.