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Le blog des Bactéries et de l'Evolution

Sérotonine et commerce équitable

27 Juin 2008 , Rédigé par Benjamin Publié dans #Divers Sciences

Des scientifiques de Cambridge et de l'UCLA ont publié dans Science un article dans lequel ils montrent que de bas niveaux de sérotonine sont corrélés avec des refus plus fréquents d'offres monétaires jugées inéquitables. Auraient-ils mis la main sur "la molécule de l'injustice", ou "le neurotransmetteur qui fait tendre la joue gauche"? Mais qu'est-ce que la sérotonine? qu'a-t-elle à voir avec nos réactions face à l'injustice? et surtout, comment l'a-t-on montré?

Tout d'abord un petit mot sur la molécule du jour: la sérotonine est un neurotransmetteur, c'est-à-dire une molécule qui transmet de l'information d'un neurone à l'autre; on la retrouve également dans certaines cellules, comme les plaquettes sanguines. Il semble que dans le système nerveux, la sérotonine soit impliquée dans la modulation de certaines fonctions vitales, comme le sommeil ou l'appétit, mais aussi de l'agressivité, la colère... Nous ne sommes donc qu'à moitié supris de la retrouver dans une étude sur les comportements face à l'injustice.

Ici, les chercheurs ont artificiellement diminué le niveau de sérotonine de leurs cobayes humains (on sait diminuer la concentration de son précurseur dans le sang) avant de les faire jouer à un jeu: une somme d'argent est placée entre deux joueurs ; le premier propose un partage au second, qui peut être juste (55% pour le premier, 45% pour le second), injuste (70/30) ou très injuste (80/20). Le partage n'est fait que si le second joueur l'accepte; en cas de refus, personne ne reçoit rien. Autant que je sache, ce jeu, dit de l'ultimatum, est un classique pour étudier la coopération entre individus. Quels en sont les résultats? Normalement, nous avons tous tendance à refuser les offres qui nous paraissent injustes, même si cela nous coûte, puisqu'on ne reçoit rien. Mais refuser une offre injuste, c'est aussi punir celui qui la propose, puisqu'il ne reçoit rien non plus (c'est amusant, ça permet de mettre un prix sur la justice), une sorte de jugement de Salomon, une justice expéditive mais équitable. Ce que les chercheurs ont observé, c'est que diminuer le niveau de sérotonine chez le joueur censé accepter ou refuser l'offre le conduit à refuser plus souvent les offres injustes (l'effet n'est visible que pour le partage 80/20). Le traitement visant à diminuer temporairement le niveau de sérotonine n'a pas eu d'effet observable sur l'humeur des participants, et lorsqu'on a demandé aux cobayes de qualifier les offres, il est apparu que le niveau de sérotonine n'avait rien à voir avec la perception de l'injustice ("quoi? 20% seulement? mais tu m'étrangles!", sérotonine ou pas), mais plutôt avec son acceptation.

Peut-être y a-t-il un biais dans le protocole, ou dans le choix des candidats (je ne suis pas psychologue et j'ai du mal à juger de la puissance des résultats, mais si j'en parle, c'est que ça me paraît bon), peut-être que ce n'est pas vrai. Néanmoins, pour l'amour de la discussion, imaginons un instant que ça l'est, que diminuer le niveau de sérotonine rend plus intransigeant face à l'injustice. Cela signifie qu'inversement, la sérotonine (pas par elle-même, mais avec tous les neurones qui lui correspondent) nous rend plus enclins à accepter des marché inéquitables. Or, dans notre société, toutes les transactions, qu'elles soient monétaires ou non, ne sont pas équitables, loin s'en faut. Comment expliquer l'existence d'un système qui nous pousse à accepter certaines formes d'injustice? Ne serait-il pas contre-sélectionné à long terme? Bien sûr, on pourrait arguer que ce système a d'autres raisons d'être, qu'il rend d'autres services pour lesquels accepter un peu d'injustice de temps en temps est un petit prix à payer. C'est une explication classique, probable et qui ne mange pas de pain. Les auteurs en proposent une autre, plus directe et plus subtile: ne pas céder au sentiment d'injustice et résister à l'agressivité qui en découle permettrait de mieux s'intégrer dans une vie sociale. En somme, la vie société implique de savoir "pardonner", ou du moins de fermer les yeux de temps en temps sur l'injustice subie, plutôt que de toujours rechercher la vengeance. Il me semble que c'est un résultat qu'on voit émerger lorsque des programmes s'affrontent sur le dilemme du prisonnier; les meilleurs programmes sont ceux qui obéissent à la loi du talion, mais il faut leur implémenter une petite fonction d'oubli (ou de pardon, c'est selon) pour stabiliser la coopération.

Je vous laisse imaginer les applications possibles de ces résultats, comme par exemple augmenter le niveau de sérotonine de votre interlocuteur, en le gavant de sérotonine ou de son précurseur le tryptophane, afin de lui faire accepter les termes peu avantageux d'un contrat ou d'une négociation. Ce n'est pas éthique, je vous le déconseille. Bouh! c'est vilain! Ceci dit, pour votre culture générale, on trouve naturellement de la sérotonine dans les champignons, fruits et légumes, et du tryptophane dans les graines de sésame, de tournesol, dans le soja et le fromage.

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Fomahault 29/09/2008 16:10

En clair, tu reommandes d'emmener ton banquier au restaurant, ou de le tartiner de camembert avant de discuter du taux d'interêt de l'emprunt que tu voulais faire ?

Tom Roud 28/06/2008 12:55

C'est marrant : la sérotonine est aussi la molécule de la self-transcencance (religiosité : http://tomroud.com/2008/03/08/lecture-the-god-gene/ ). Si c'est la molécule du pardon, une seule conclusion s'imposer : le catholicisme a trouvé un optimum local dans l'espace des religions :P .