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Le blog des Bactéries et de l'Evolution

Bière et science sont-elles compatibles?

2 Avril 2008 , Rédigé par Benjamin Publié dans #Le monde de la recherche

Comme nous l’avons vu il y a quelques temps, il n’est pas rare que les chercheurs se prennent eux-mêmes comme sujet d’étude, soit en tant qu’individus, soit en tant que communauté. Ce qui suit constitue un exemple de plus, un chercheur s’est attaché à montrer la corrélation (négative) entre la consommation de bière de ses pairs et leur productivité scientifique. Ceci n’est pas un poisson d’avril.

L’article
dont j’aimerais vous entretenir aujourd’hui a été publié en janvier dans la revue scientifique Oïkos, normalement consacrée à l’écologie (oïkos est la racine grecque du mot "écologie"), et l’auteur, Tomas Grim, écologue de son état, étudie normalement le comportement des oiseaux. Cette fois-ci, il s’est intéressé à une autre espèce aux mœurs étranges, les chercheurs, et à la question fondamentale qui les concerne: pourquoi certains chercheurs ont-ils du succès, et d’autres non? Comme vous le savez d’après ces billets, le succès d’un chercheur est considéré équivalent au nombre de ses publications, pondéré par le nombre de leurs citations dans d’autres travaux ; il y a donc des chercheurs qui publient beaucoup, et d’autres moins. Les raisons en sont triviales et multiples : le talent, le travail et la chance figurent en bonne place. Tomas Grim s’est lui intéressé à un paramètre négligé, la vie sociale des chercheurs, et en particulier à une composante fondamentale de celle-ci, bien connue pour ses effets sur les capacités cognitives: la consommation d’alcool, qui en Europe est principalement la consommation de bière.

'fait soif

En 2002, Tomas Grim a donc contacté 18 de ses collègues travaillant sur le comportement des oiseaux et résidant en République Tchèque. Il leur a demandé de chiffrer leur consommation de bière, et en parallèle a compilé le nombre de leurs publications et le nombre de citations s’y rapportant. La même enquête a été répétée en 2006, la base de données de Grim passant de 18 à 34 personnes (il faut croire que la République Tchèque a connu un boom de l’ornithologie). Les résultats sont assez clairs, selon l’auteur: il existe une corrélation négative entre la consommation de bière et le succès scientifique, évalué par les publications. Cet effet ne concerne pas que les plus gros buveurs, le nombre de publications  diminue de  manière continue avec la consommation de bière.

Ce résultat (dérangeant) entraîne fatalement plusieurs remarques, que je vous livre en vrac.

Tout d’abord, j’aimerais bien que quelqu’un de compétent en statistiques se penche sur l’article, pour m’éclairer sur la puissance des tests, la représentativité de l’échantillon, le tout en l’absence des données brutes. En attendant, ce résultat me paraît tout à fait crédible et honnête; par défaut, je fais confiance à l’auteur, aux referees et aux p-values. D'un autre côté, toute personne ayant fréquenté un labo peut citer un nom de scientifique méritant et qui ne refuse pas un petit apéritif quand l'occasion se présente (parfois au laboratoire!).

Les chercheurs sous-estiment-ils leur consommation? Sont-ils timides, modestes ou honteux? Dans le graphique principal "nombre de publications en fonction de la consommation de bière", cette dernière donnée n'a pas les bonnes unités. Si l'on se fie au graphe, les chercheurs consommeraient entre 2 et 6 litres de bière par an (peu crédible...), alors que d'autres informations dans le texte suggèrent plutôt quelques dizaines de litres (voire une médiane à 200 litres par an pour la région de la Bohême)!

On peut regretter que l'étude elle-même ne concerne que la consommation de bière, alors que le point de départ de l'auteur était la vie sociale. C'était probablement trop de travail de chiffrer et d'analyser la vie sociale de dizaines de chercheurs pour quelqu'un qui a tout de même un "vrai" travail à côté. Le titre de l'article "a possible role of social activity to explain differences in publication output..." en devient trompeur.

Ensuite, comme pour toute corrélation, on peut se demander de quel côté se trouve la causalité. Les gros buveurs publient-ils moins parce qu’ils boivent, ou les mauvais chercheurs ont-ils tendance à noyer leur chagrin dans la bière? Après tout, l'échec professionnel et la consommation d'alcool ont des effets l'un sur l'autre, à chaque fois bien documentés. Affaire à suivre!

Pour l’auteur, s’être limité à un seul pays et une seule discipline constitue un atout : en éthologie, on a tendance à privilégier l’étude d’une seule espèce, d’une population homogène. Il reconnaît néanmoins (et vous l’approuverez sûrement) qu’il puisse exister de grandes différences culturelles selon les pays. Ainsi, la République Tchèque entretient une relation privilégiée avec la bière: c’est tout de même le pays où l’on consomme le plus de bière au monde (plus de 150 litres par personne et par an)! Ses résultats sont-ils transposables aux autres pays, aux autres boissons et aux autres disciplines? La science est-elle soluble dans le vin, mais pas dans la bière?

Pour finir, je trouve intéressante, rigolote mais un peu vaine cette recherche des raisons du succès des scientifiques. Le talent et la chance y jouent probablement un grand rôle, mais sont difficilement mesurables. La démarche qui consiste à rechercher d’autres paramètres explicatifs secondaires me rappelle celle de l’ivrogne qui cherche ses clefs sous un lampadaire, car c’est le seul endroit où il a une chance de les trouver.

Rendons tout de même hommage à Tomas Grim, qui a avoué au New York Times que lui-même était un consommateur de bière (assez performant d’ailleurs), et que malgré ses découvertes il ne se sentait pas prêt à y renoncer, ni ne s'engagerait dans une campagne "plus de science et moins de bière". Car il aime ça. Sans parler de l'Euro 2008 qui arrive à grands pas, compétition pour laquelle la république Tchèque est favorite, d'après... une banque suisse, UBS.

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jonathan 12/04/2008 23:39

je savais bien que je naurais jamais été un bon chercheur...

celui 03/04/2008 16:06

C'est assez inutile comme travail, mais maintenant je doute : ai-je bien fait de choisir la Belgique comme lieu de recherche ?

ice 03/04/2008 12:38

hehe... a mon avis il faut fair une analyse de covariance en raffinant sur le type de bière  (de la pilsen tcheque qui pétille ne doit pas avoir le meme effet que de la guiness qui vous pese sur l'esprit...)sinon sur le grpah ce doit etre des multiples de 100 !!