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Le blog des Bactéries et de l'Evolution

Dans l'ADN... des généticiens

18 Février 2008 , Rédigé par Benjamin Publié dans #Science & Société

Lorsque la Biologie était jeune, il y a un peu plus d’un siècle, les scientifiques étaient parfois leurs propre sujets d’expérience. Ainsi, Robert Koch s’est lui-même injecté sa tuberculine, et d’après la réaction positive qui s’ensuivit, certains affirment que Koch portait le bacille de la tuberculose. Koch infecté par le bacille de Koch, voilà qui ne manque pas de sel! Bien d’autres microbiologistes du XIXème siècle ont exploré la microbiologie de leur propre personne, avec des fortunes très diverses.

Depuis la grande époque Pasteurienne, la Biologie a vécu une seconde grande révolution, l’apparition de la génétique et de la biologie moléculaire. Les scientifiques de ce domaine n’étudient pas seulement un organisme, fût-il humain, mais accèdent pour ainsi dire à ce qu’il a de plus intime, l’essence de son identité biologique, l’ADN. Mais les généticiens possèdent eux aussi de l’ADN, il me semble! Les généticiens appliquent-ils leur science à eux-mêmes, à l'instar des microbiologistes d'autrefois? Et dans quel but? En dehors de la recherche fondamentale, la tentation serait grande pour un généticien de réaliser lui-même ses propres tests de paternité: il suffit de quelques tubes, d’un thermocycleur pour conduire une PCR, d’un laboratoire pendant quelques heures… et d’un peu de méthode. De même, un chercheur travaillant sur telle maladie génétique sera peut être curieux de savoir s’il en est porteur. J’espère seulement que ces pratiques souterraines ne sont pas répandues. Dans le monde de la recherche, l'utilisation de sa propre personne est en général prohibée, mais il existe des exceptions de taille...

Craig Venter est un scientifique et homme d’affaires bien connu des médias : à la fin du siècle précédent, sa société Celera Genomics s’était en effet attaquée au séquençage du génome humain, se mettant ainsi en concurrence avec le Human Genome Project. Alors que ce dernier, sur fonds publics, traitait de l’ADN de sources anonymes et variées, les séquences identifiées par Celera Genomics provenaient pour partie… de Craig Venter himself! Mieux, il publia la séquence complète de son génome le 4 septembre 2007 dans PloS Biology grâce aux travaux menés dans le… Craig Venter Institute. Au passage, cette publication présentait tout de même un intérêt scientifique, celui de présenter le premier génome humain diploïde entièrement séquencé. L’histoire aurait pu s’arrêter là, ne faisant souffrir que la modestie de Craig Venter.

L'occasion était trop belle. De nombreux généticiens traquent dans l'ADN les indices de la prédisposition à certaines maladies, et techniquement, le génome de Venter n'est pour eux qu'un matériau de plus. Analyser des séquences d'ADN informatisées ne prend qu'un ordinateur, un logiciel quelconque et un peu de temps. Ainsi, le génome de Craig Venter révèlerait une probabilité accrue de comportement antisocial, de souffrir d'alccolisme comme de diverses addictions, et une prédisposition génétique à la maladie d'Alzheimer.
Heureusement pour lui, Craig Venter est assez décontracté sur le déterminisme génétique des maladies, et pense que la science a beaucoup à gagner à la publication de son génome. Ces assertions quant aux social skills de Venter ont  tout de même provoqué une sortie de Jon Beckwith, lui aussi grand généticien devant l’éternel (on lui doit les premiers clonages de gènes, de promoteurs, et quelques belles découvertes de bactériologie), qui se préoccupe d'éthique et de génétique. Il rappelle fort à propos que le nombre de copies de cet allèle chez Venter entraîne plutôt moins de risque de comportement anti-social, et surtout que c'est l'histoire, le vécu et non la génétique, ou si vous préférez l'acquis et non l'inné, qui est le  meilleur indicateur du comportement social futur.

Encore une fois, pour une personne qui rend publique sa petite recherche dans le génome de Venter, je n'ose imaginer le nombre de généticiens qui se sont penchés dessus, ni le nombre de maladies qu'ils ont cherché. Le plus surprenant est que l’on n’a pas encore identifié dans son génome le gène de l’égocentrisme, que l’on pourrait alors nommer VentR, ce qui serait drôle. En attendant, l'allèle (la version) du gène MAOA que l'on suppose impliquée dans le comportement anti-social se nomme uVNTR, pour de vrai.


James Watson, co-découvreur de la structure de l'ADN en 1953, a lui aussi publié son génome, "par curiosité". Jetez-y un oeil, il est disponible sur le site du Cold Spring Harbor Institute.
Par ailleurs, comme vous vous en rappelez sans doute, Watson s'est récemment distingué par ses déclarations sur l'intelligence des noirs, qu'il suppose inférieure. Une société de biotechnologies s'est penchée sur son cas (et sur son génome), pour conclure que Watson avait 16 fois plus de gènes "africains" qu'un européen "de souche", soit 16% de ses gènes (merci à Enro pour le lien), ce qui équivaut pour lui à avoir un bisaïeul noir! Je n'accorde pas beaucoup de crédit à ce genre d'analyse, je ne sais pas ce qu'est un européen de souche, mais je savoure néanmoins ce coup du sort (pardon, du gène) à Watson. Il avait pourtant pris des précautions! En effet, Watson avait demandé que son gène ApoE ne soit pas publié, car il aurait pu indiquer une prédisposition à la maldie d'Alzheimer.

Pour conclure ce billet comme je l'ai introduit, les biologistes n'ont pas fini de se servir de leur propre personne comme sujet d'expérience. On pourrait croire que cela est moins dangereux en génétique qu'en bactériologie, ce qui est probable. On pourrait considérer qu'après tout, les quelques cas montrés ici contiennent plus d'ironie du sort que de réelle menace éthique. Peut-être. Il existe malgré tout de nombreux mythes qui nous mettent en garde contre la connaissance; imaginez-vous pire malédiction que de connaître l'heure de votre mort? Il y en a bien une: que tout le monde la connaisse aussi. La génétique ne va pas jusque là, mais jetez donc un oeil à la liste des "risques génétiques" courus par Watson, listés à la fin de cet article, et bienvenue à Gattaca.

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venousto 19/12/2009 18:58


http://phebus.journalintime.com/forum/2009-11-10-lespace-venousto


Béné 19/02/2008 11:04

Ou alors, celui qui a les connaissances théoriques et pratiques va carrément monter son propre laboratoire, pour séquencer les gènes de son enfant, afin de découvrir lui-même de quelle maladie génétique sa fille souffre.http://www.nature.com/nature/journal/v449/n7164/index.htmlCe qui d'ailleurs est loin d'être simple ou d'apporter des réponses.J'ai peur que la multiplication et la simplification des techniques de génomique pousse les chercheurs à dépasser certaines limites. Mais il faut reconnaître que c'est tentant.

Tmothée 18/02/2008 19:39

@Tom : tes lectures me plaisent.@Benjamin : superbe billet, tant sur le fond que sur la forme (le gène VentR risque de faire le tour du labo…). Ca a au moins le mérite de rapeller que tout n'est pas génétique…

Tom Roud 18/02/2008 19:17

Excellent !Dans la série "j'utilise mon corps à des fins scientifiques", on peut aussi citer Jacques Testart qui utilisait sa propre semence pour faire ses premières expériences de FIVE (ce qui n'est pas sans rappeler un roman de Kundera, "la valse aux adieux" je crois), et, beaucoup plus limite éthiquement, l'utilisation d'ovocytes de ses étudiantes en thèse par Hwang.

manu 18/02/2008 18:58

héhéhé.."[Le Serpent] dit à la femme : "Alors, Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ?" La femme répondit au serpent : "Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. Mais de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas, sous peine de mort." Le serpent répliqua à la femme : "Pas du tout! Vous ne mourrez pas! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal."Gn, 3