Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog des Bactéries et de l'Evolution

Autonomie des universités: pour ou contre?

20 Novembre 2007 , Rédigé par Benjamin Publié dans #Le monde de la recherche

"Pour"! Evidemment, la question-titre est fallacieuse : on se saurait être contre l’autonomie des universités, et personne ne voterait une "loi pour la dépendance des universités"! De même, tout le monde reconnaît la nécessité d’une réforme de l'enseignement supérieur en France*, régulièrement insulté par les classements internationaux. Par contre, on peut être pour ou contre la loi relative aux libertés et aux responsabilités des universités, dite loi LRU, ou "loi Pécresse sur l'autonomie des universités", dont il est question ici. Je vous conseille au passage la tribune de Tom Roud chez Versac sur le même sujet.

Que dit la loi LRU?
Cette loi prévoit de confier aux universités la gestion de leurs finances et de leur recrutement, facilite les partenariats avec les entreprises, simplifie le conseil d'administration, notamment en réduisant le nombre de membres et en reforçant le pouvoir du président de l'université. Cette loi a été votée en août 2007, le texte est disponible ici, et, devinez quoi? l'article correspondant sur Wikipedia a fait l'objet d'une "guerre d'édition". Je ne m'y attendais pas! Cette loi a engendré d'une part le mécontentement des étudiants, la frustration de ceux qui n'y voient qu'une réformette a minima, mais au moins, les présidents d'université sont contents!

Quelles sont les craintes des étudiants?
-l'apparition de la sélection des étudiants à l'université
-une hausse des frais d'inscription: pour le meilleur ou pour le pire, on s'habitue au fait que les études universitaires sont pratiquement gratuites en France: de l'ordre de 200 à 300 euros de scolarité par année d'études à Paris VI par exemple, soit 25 euros par mois. Moins qu'un forfait de téléphone portable.
Après une négociation ayant eu lieu au début de l'été, ces points sont écartés du projet de loi. Subsistent tout de même certaines préoccupations:
-le désengagement de l'état sous le prétexte de l'autonomie, en particulier au niveau financier;
-la mise en concurrence des universités;
-la "privatisation" des universités;
-l'apparition de diplômes créés par et pour les entreprises (les fameux "master Coca-Cola");
-la disparition de la "démocratie universitaire", avec le changement de composition du conseil d'administration.
En effet, si l'on considère l'article 7 de la loi, on repère facilement les passages incriminés (mis en gras par mes soins):
I. - Le conseil d'administration comprend de vingt à trente membres ainsi répartis :
1° De huit à quatorze représentants des enseignants-chercheurs et des personnels assimilés, des enseignants et des chercheurs, en exercice dans l'établissement, dont la moitié de professeurs des universités et personnels assimilés;
2° Sept ou huit personnalités extérieures à l'établissement ;
3° De trois à cinq représentants des étudiants et des personnes bénéficiant de la formation continue inscrits dans l'établissement ;
Deux ou trois représentants des personnels ingénieurs, administratifs, techniques et des bibliothèques, en exercice dans l'établissement.
Le nombre de membres du conseil est augmenté d'une unité lorsque le président est choisi hors du conseil d'administration.

II. - Les personnalités extérieures à l'établissement, membres du conseil d'administration, sont nommées par le président de l'université pour la durée de son mandat. Elles comprennent, par dérogation à l'article L. 719-3, notamment :
Au moins un chef d'entreprise ou cadre dirigeant d'entreprise ;
2° Au moins un autre acteur du monde économique et social ;
3° Deux ou trois représentants des collectivités territoriales ou de leurs groupements, dont un du conseil régional, désignés par les collectivités concernées.
La liste des personnalités extérieures est approuvée par les membres élus du conseil d'administration [heureusement! NDBB] à l'exclusion des représentants des collectivités territoriales qui sont désignés par celles-ci.
Est-ce que l'autonomie signifie l'abandon de l'université par l'état?
Dans un entretien publié ici, la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche tient à nous rassurer sur ce point:
-50 000 bourses supplémentaires pour les étudiants en 2008
-5 milliards d'euros supplémentaires pour les universités en 5 ans,
-dont 1 milliard en 2008 (qui, me semble-t-il, a été voté le 16 novembre)
Bien sûr, ce sont surtout des promesses! Mais, justifie-t-elle, "on ne change pas en 6 mois 20 ans de sous-dotation de l'université". Soit. On peut comprendre que la loi sur le fonctionnement des universités, conçue pour les années et décennies à venir, soit votée séparément des budgets (votés année après année). Voici un communiqué publié sur le site du ministère, où Mme Pécresse a elle-même mis en gras les passages importants:

"D'abord il n'y aura pas de désengagement de l'Etat avec la réforme, bien au contraire, il y aura un investissement sans précédent de l'Etat en faveur des universités. C'est un milliard d'euros de crédits budgétaires supplémentaires pour 2008, 8 % d'augmentation de budget en plus. Cela veut dire concrètement que l'Etat va dépenser cette année 400 euros supplémentaires par étudiant. C'est un engagement financier inédit et c'est la réalité financière de cette réforme. Deuxièmement, il n'y a pas de sélection dans la loi : l'accès à l'université c'est le baccalauréat. Quant aux droits d'inscription: ces droits sont et resteront fixés par le ministère. Ils sont aujourd'hui de 165 euros pour la licence, et de 215 euros pour le master. Quant à la peur de la privatisation : il n'y a aucun risque de privatisation des universités, car elles resteront seules maîtres de l'usage qu'elles feront des dons des entreprises et des particuliers. Enfin, les diplômes sont et resteront nationaux.

Par conséquent, la réforme, ce n'est pas le désengagement de l'Etat, ni la sélection, ni la hausse des droits d'inscription, ni la privatisation."
Sur un autre communiqué de Mme Pécresse, on peut lire le détail de la rallonge budgétaire qu'elle propose:
"128 millions d'euros pour le logement étudiant, 300 millions d'euros pour l'accompagnement de l'autonomie, 85 millions d'euros de dotation de fonctionnement supplémentaires pour les universités, 40 millions d'euros pour la réussite en licence, et 100 millions d'euros pour l'augmentation des bourses et des aides sociales aux étudiants."
En revanche, Sauvons La Recherche s'interroge sur la réalité de cet effort budgétaire:
"Quant au 1,8 milliard d’augmentation annoncé dans le projet, il ne bénéficie ni aux étudiants, ni aux personnels, ni aux universités, ni aux organismes de recherche publique : 450 millions de ces nouveaux crédits sont consacrés à l’augmentation des exonérations d’impôts, 470 millions constituent un jeu d’écriture sur le paiement des retraites des personnels, 329 millions sont attribués aux bâtiments, essentiellement en direction de Jussieu, de Mulhouse et du Collège de France et 391 millions d’euros s’évaporent dans l’inflation. Seuls 40 millions sont dévolus à la réussite en licence !"
En l'absence de source, je ne saurais conclure. Laissez-moi juste remarquer qu'on vient de voir la première loi de finance depuis le projet de réforme, qu'on ne peut livrer des valises de billets aux universités, donc qu'il faut bien se contenter de promesses pendant encore quelques temps. Wait and see.

Qu'est ce que j'en pense?
Alors comme toujours, je donne mon avis (et je le respecte), pour ce qu'il vaut. J ne suis pas un représentant élu habilité à voter une loi. Pour commencer, je n'ai pas peur que le monde de l'entreprise s'immisce dans le monde universitaire; ma conception des études supérieures, c'est qu'elles doivent préparer à un travail, et le monde du travail, c'est principalement le monde de l'entreprise. Or, l'université forme par défaut à l'enseignement et à la recherche. Paris VI (ne) compte (plus ses) 20 000 étudiants, et ne peut pas leur promettre à tous un doctorat, fussent-ils les 20 000 meilleurs! L'enseignement y est essentiellement académique, au mieux, technique; d'économie, de gestion, de droit, point, à moins de choisir un cursus spécialisé qui ne va pas de soi. J'espère donc que les universités changeront cet état de fait. Une solution complémentaire à laquelle je crois beaucoup consisterait à inciter les étudiants des grandes écoles à poursuivre en doctorat pour se frotter à la recherche et aux universitaires. Au sens figuré, bien sûr. Ceci permattrait de réduire le clivage persistant entre les deux systèmes d'enseignement supérieur. Ensuite, je pense qu'il existe des parades aux dérives éventuelles de "privatisation": si je compte bien, les enseignants-chercheurs  plus les étudiants plus les personnels auront toujours la majorité absolue au CA, ou peu s'en faut. De plus, il n'est pas dans l'intérêt du président de vendre son université au plus offrant sans aucune déontologie; lui-même est un universitaire, et le prestige de son université est directement lié à celui de ses étudiants et à la qualité des enseignements dispensés. Pour les autres craintes des étudiants, elles me rappellent inviciblement la réforme LMD, qui avait cristallisé bien des peurs en son temps; je manque peut-être de recul, mais je n'ai pas encore vu d'effet négatif de cette réforme évoqué à l'époque: disparition des diplômes nationaux, concurrence entre universités, "privatisation", etc. Evidemment, je crains moi aussi des effets pervers, comme l'usage abusif des enseignants-chercheurs en CDD, mais pourtant, à la seule condition que le financement des universités suive, ce qui n'est pas gagné, je suis pour cette réforme plutôt que contre. J'aimerais lui donner sa chance, pour une fois que l'université peut avoir son destin dans entre ses mains... c'est mon naturel confiant!

Dans la mesure où l'essentiel de la mobilisation contre cette loi semble provenir de la peur d'effets pervers eventuels et non pas du principe même de l'autonomie (comme je soulignais avec candeur au début du billet, qui serait contre?), les étudiants pourraient accepter cette réforme pour l'instant, mais:
-si le gouvernement ne tient pas ses promesses de financement de l'université,
-si le président de l'université devient un despote local,
-si les frais d'inscriptions augmentent,
-si le spectre de la sélection surgit,
-si l'université se brade contre de l'argent privé (vade retro!) au détriment de l'enseignement et donc des étudiants,
-bref, si la loi est appliquée de travers,
alors, qu'ils bloquent la fac! Cela marche très bien, ne nécessite qu'une poignée d'étudiants et permettrait de sanctionner les dérives là où elles ont lieu, plutôt que de montrer une opposition de principe (comportant fatalement une composante politicienne), préventive, et basée en grande partie sur des spéculations.



*D'aucuns s'étonnent que la réforme actuelle ne vise pas les grandes écoles (dont Mme Pécresse est un pur produit), et certains souhaitent les supprimer. Il est en effet possible qu'en l'état, ces dernières nuisent à l'université. Même si c'était le cas (je ne vais pas en discuter ici), les grandes écoles, ça marche: leurs étudiants trouvent vite du travail. Il doit être possible d'améliorer les universités sans démolir le pan de l'enseignement qui marche le mieux, donc sans niveler par le bas, du moins dans l'immédiat.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

Blanc 16/12/2007 22:25

Mettre les universités en prise directe avec la réalité... pourquoi pas !Usines, machines-outils, fer, bois, planches, acier, poignées de porte, cuvettes de wc, douches, produits d’entretien, maisons, ciment, plâtre, carrelage, essence, brosse à dent, vêtements, chaussures, matières plastiques, produits chimiques, avions, bateaux, pointes, vis, marteaux, outils, électricité, gaz, eau potable, médicaments, bistouris, stéthoscopes, appareils de radiographie, vaisselle, robinets, meubles, peintures, tapisseries, viandes, légumes, poissons, fruits, pneus, bicyclettes, parapluies, télévisions, réfrigérateurs, ordinateurs, téléphones, machines à laver, stylos à bille, papier, voitures, camions, engins de chantier, routes… tout cela NE TOMBE PAS DU CIEL. Le paysan, l'ouvrier, le technicien, l'ingénieur, bref, les gens qui produisent tout cela en ont plus que marre de l’Universités actuelle. Pour elle, produire, travailler de ses mains, c'est pas-beau-vilain-pipi-caca-berck!Et pourtant, le chimiste qui crée un nouveau médicament travaille bien de ses mains, l'ingénieur de la NASA qui construit une fusée travaille bien de ses mains, le chirurgien qui opère travaille bien de ses mains.Les Francais dans leur immense majorité en ont marre, vraiment marre de l'Université actuelle, c'est-à-dire des chercheurs qui cherchent, des savants qui savent, des professeurs qui professent, des étudiants qui étudient, des intellectuels qui intellectualisent, des philosophes qui philosophent, des penseurs qui pensent… bref, autant de gens très ennuyeux  et très imbus de leur inutilité, comme s’il se fût agit d’un titre de noblesse.La seule idée de vouloir « changer » est par essence bonne. Bien sûr rien n’est parfait.Il faut voir. 

Christian Weiss 16/12/2007 17:16

Bonjour Benjamin.Vous souvenez-vous de cette "théorie" très spécieuse sur le cancer et sans doute très naíve. Vous aviez bien voulu vous y intéresser un jour, sur  Enro.Je viens de découvrir votre réponse.Enfin une réponse... et quelle gentillesse !Merci de votre compréhension. C'est bien cela: pour moi, par "intuition", les cellules et les bactéries sont évidemment des gamètes femelles et les virus des gamètes mâles. Toutes et tous, sans distinction. Cela me paraît presque une Lapalissade... sinon, pourquoi tout ce "petit monde" se reproduirait-il?... Je sais qu'il existe des reproductions "asexuées"… dit-on. Apparemment "asexuées", du moins scientifiquement et jusqu'à aujourd´hui.Comment peut-on imaginer la reproduction d’un être, aussi petit soi-il, s’il n’y a pas de plaisir à la clef. La vie est un mystère, et aussi petite soit-elle, elle est faite d’émotions. Les bactéries ont des émotions. J’y crois profondément. Pourquoi pas !Sans doute allez-vous m’expliquer le « comment » de la mitose, mais le plus important est le « pourquoi » : Pourquoi se déclenche-t-elle ?Bref, tout m'intéresse. J'aimerais vraiment en savoir plus sur le sujet.En espérant ne pas vous avoir trop barbé avec ces assertions assez cavalières et sans preuves. Il faut bien rêver. Merci Christian

walrus 04/12/2007 11:50

comme tu l'as bien perçu, l'argent est le nerf de la guerre...peut-etre pourrais-tu t'exprimer sur la possibilité d'attribuer jusqu'à 20% de son impot sur le revenu, dès cette année, directement vers un établissement du supérieur ? (ceci étant déductible jusqu'à 60%)imagine tous les contribuables assujettis à cet impot exercent leur droit pour financer leur université près de chez eux...Sciences Po a d'aurès et déjà envoyé une lettre à 20,000 de ses anciens. Ceux qui critiquent l'arrivée de fonds privés dans les facs sont-ils prets à faire oeuvre de bénévolat pour aider ces dernières à récolter det argent ?  encore faut-il qu'elles aient gardé les contacts de leur anciens élèves...

Benjamin 21/11/2007 16:46

Les ulmiens se sont en effet farouchement opposés à la fusion, mais sans le remplacement du directeur Gabriel Ruget (un fort mauvais communiquant) par Monique Canto-Sperber, je pense que ça aurait eu lieu. Les élèves s'inquiétaient officiellement de la place des littéraires dans la nouvelle ENS, du contenu des concours, du contenu des enseignements qui évolueraient vers plus "d'appliqué", de la possible baisse de niveau (les matheux en première ligne sur ces deux derniers points), et peut être aussi officieusement du prestige d'Ulm et de l'inconvénient de suivre ses cours à Cachan.Du côté des universités, la séparation de corps de Paris VI et VII devient tangible: Paris VII (grosse université de biologistes) quitte Jussieu et investit ses nouveaux quartiers aux Grands Moulins de Paris. J'aimerais bien qu'on ait à Paris trois ou quatre grosses universités pluri-disciplinaires et éventuellement multi-campus (comme Harvard, tiens).

Tom Roud 21/11/2007 15:36

"Il était question à une époque de fusionner les ENS d'Ulm et de Cachan; il en aurait résulté une "ENS de Paris" deux fois plus grosse, deux fois plus lisible, un peu plus de deux fois plus efficace, mais le projet a avorté."Je n'ai jamais bien compris cette affaire, mais ce sont bien les élèves d'Ulm qui s'y sont en majorité opposé, non ?Sinon, bien d'accord avec toi et Fr. sur le financement.