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Le blog des Bactéries et de l'Evolution

Comment devient-on chercheur? Deuxième partie: post-doc et concours

11 Septembre 2007 , Rédigé par Benjamin Publié dans #Le monde de la recherche

A la fin du billet précédent, nous en étions restés au diplôme de docteur ès sciences, que j'avais présenté comme une condition nécessaire au métier de chercheur. Est-elle suffisante? Rarement.

Etape 4 : le post-doc
Une fois la thèse soutenue et en poche, que faire? Pour faire carrière dans la recherche publique, il faut postuler aux concours de recrutement des universités, du CNRS, de l'INRA... donc passer directement à l'étape 5. C'est parfois possible tout de suite après la thèse dans certaines disciplines (les mathématiques si je ne m'abuse), mais en biologie, il faut d'abord en passer par au moins un, souvent deux, post-doc. Un "emploi post-doctoral" est, comme son nom l'indique, la suite non durable d'une thèse, et dure en général de 2 à 3 ans. Dans l'exemple d'une carrière en France que j'ai choisi de traiter, les jeunes biologistes accomplissent fréquemment deux post-docs, le premier à l'étranger, de préférence aux Etats Unis, le second en France, souvent dans le labo même où ils espèrent décrocher un poste de titulaire. Comme pour sa thèse, le jeune docteur doit trouver un financement et un laboratoire d'accueil, dans lequel il fera à peu près le même travail qu'en thèse mais avec plus d'autonomie, produira les résultats (je veux dire les publications) qui renforceront sa candidature aux concours de recrutement. Les posts-docs et les thésards ont en commun la quête effrenée de résultats (enfin, de publications), le savoir-faire technique et l'absence de responsabilités administratives, ce qui fait d'eux l'indispensable cheville ouvrière de la recherche.

On entend souvent les chercheurs parler de leur "bac+14", ce qui inclut les éudes, la thèse et les post-docs. Ne vous y trompez pas, les diplômes s'arrêtent bien à bac+8, et ça suffit! Depuis quand devrait-on considérer ses premières expériences professionnelles comme des années d'études? En revanche, cet abus de langage illustre bien l'impatience des chercheurs qui a déjà 30 ans (pour un parcours normal!) n'ont pas encore les responsabilités ni le salaire de leurs petits camarades qui ont commencé à travailler une fois leur master en poche.

Etape 5 : les concours de recrutement, à répéter jusqu'au succès
Nous y sommes, notre post-doc a suffisamment de publications à son nom pour oser se présenter devant une commission de recrutement, par exemple du CNRS. Avant de lui octroyer l'unique poste ouvert cette année, le jury va considérer son dossier (notamment ses publications), son âge (officieusement), son projet actuel de recherche (renforcé si un post-doc a été fait dans le même labo), mais surtout le jury devra répondre à la question suivante: "pourquoi ce candidat plutôt que les 18 autres spécialistes du domaine (déjà très pointu) qui se présentent cette année?" Malheureusement, la concurrence est très rude... Pour maximiser leurs chances, nos jeunes candidats postulent donc, selon leur domaine et leurs potentiels laboratoires d'accueil, au CEA, au CNRS, à l'INSERM, l'INRA, l'Ifremer, Pasteur, Curie, dans les universités... Notre post-doc joue donc son avenir dans une atmosphère de compétition intense, et cela sur une audition de 15, 20 ou 30 minutes! Et que se passe-t-il si l'on échoue chaque année? On en peut rester thésard ou post-doc à vie car passé un certain âge, les financements se tarissent. Toutefois, il n'est pas interdit à un thésard, un post-doc ou à un chercheur de "partir" travailler dans le privé, mais il lui est moins facile qu'au Etats Unis de convaincre un recruteur de sa valeur.

Etape 6 : avoir un poste... et mourir
Si notre candidat est rentré dans une université, il devient maître de conférence, ce qui signifie qu'en plus de son travail de recherche, il doit assurer 192 heures "équivalent-TD" d'enseignement dans l'année. Pour obtenir ce poste, l'agrégation ou le monitorat (voir étape 3) sont un plus. La carrière de maître de conf' offre une principale évolution, devenir professeur. Cette promotion récompense le travail de recherche (donc là encore, le nombre de publications), octroie la responsabilité d'un groupe de recherche et une moindre charge d'enseignement. Dans un institut, notre jeune chercheur prend le titre de chargé de recherche (CR), et son travail (enfin, ses  publications) sera peut être récompensé par le poste de directeur de recherche (DR), auquel il aura la responsabilité d'un groupe (2, 3, 6 personnes ou plus). A l'université comme dans un institut, ce tournant de carrière survient vers 40 ans, quand il survient. Avant cela, le chercheur effectue toujours le même travail de laboratoire, dont il s'éloigne progressivement pour prendre des responsabilités, notamment dans l'administration du laboratoire, la gestion de projets, les demandes de financement, et un beau jour prendre son premier thésard sous son aile. En France, un chercheur titulaire est quasiment inamovible,ce qui a des avantages évidents mais aussi des inconvénients: on finit toujours par dénicher dans un institut le chercheur qui n'a plus rien fait après avoir décroché son poste... mais heureusement, rien de représentatif de la profession.

publish and perish

J'espère avoir illustré les obstacles que rencontrent les jeunes chercheurs, et spécialement l'importance des publications à toutes les étapes de leur cursus. Publish or perish! Dans cette perspective, les années sabatiques, les post-docs dans un domaine un peu différent (ou pire! interdisciplinaire!) sont assez mal perçus, tant l'âge et l'adéquation avec le jury sont importants (sur ce dernier point, je ne peux que vous renvoyer à l'expérience des concours de Tom Roud). Le système français produit de bons scientifiques qui font tout ce que l'on attend d'eux, mais au bout du compte, ne leur offre même pas la certitude de pouvoir exercer leur métier, tant les places sont rares. On comprend donc assez facilement la frustration souvent exprimée par les jeunes chercheurs. Néanmoins, le jeu en vaut la chandelle. Si vous aimez la science et que vous souhaitez lui donner un petit coup de main, tentez votre chance, des tas de chercheurs  en sont sortis sans traumatisme!

Au terme de ce billet, je m'aperçois qu'il en appelle d'autres, par exemple sur les salaires des scientifiques, le processus de publication, etc.
Je suis conscient que ma vision du monde magique de la recherche est parcellaire et subjective, vos commentaires sont donc les bienvenus, que vous demandiez ou apportez des précisions.

edit: je précise que le destin des post-docs n'est pas si tragique que je l'ai laissé paraître; l'immense majorité des post-docs finit bien par trouver un poste. Par exemple, ils se rabattent sur les postes de maître de conf' en province, moins prisés. Quant à la reconversion, elle est facile à l'étranger, possible en France. Evidemment, on peu aller dans une indistrie faire valoir son savoir-faire technique en Recherche & Développement (Danone, Bayer, Sanofi, selon les disciplines). On pourra exiger d'un jeune chercheur une formation complémentaire plus proche du monde de l'entreprise, comme un MBA, une formation continue, etc. d'autant plus que la différence est grande avec le travail de chercheur.



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b 25/03/2014 17:18


Suite des événements...


Thèse publiée chez un éditeur universitaire. Trois articles publiés à ce jour, un compte rendu. Une interview radio (grande chaine nationale), un article dans Sciences humaines... Et les aides
sociales qui me sauvent la vie. Je postule pour un poste à l'université, qui concerne le domaine que j'ai étudié (la période, du moins). Problème : je n'ai toujours pas trouvé la recette du
rajeunissement, donc cela s'annonce mal. Mais on essaie, pas vrai?

b 15/03/2011 18:50



Voici une suite, un peu prématurément. Je me dis que ça peut intéresser certains.


J'ai été qualifié dans une section (je ne donne pas de détails, je préfère conserver l'anonymat), refusé dans une autre et dossier irrecevable dans une troisième, je me demande pourquoi.


J'ai demandé le rapport de la section qui m'a refusé. Je savais que ma thèse était un peu légère pour cette section, je ne suis donc pas étonné. Mais à la manière dont sont rédigés les rapports,
il est clair que c'est mon parcours qui a été sanctionné. Reprendre ses études à 30 ans passés, faire une thèse après 40, tout ça en ayant arrêté toute activité professionnelle, c'est mal vu.
Curiosité : ce sont deux femmes qui m'ont refusé alors que la section où j'ai été accepté était rapporté par deux hommes. J'en déduis que les femmes, surtout les vieilles diplômées, sont plus
normatives que les hommes. Un homme de 40 et quelques balais, qui vit sans travailler, ça les scandalise.


Je le dis d'autant plus sûrement qu'il y a quelques mois, j'ai eu une proposition intéressante de la part d'une chercheuse qui avait lu un de mes articles et voulait me prendre pour faire une
recherche dans son institut. Elle a un budget de thèse mais elle ne trouve jamais personne. Elle me l'aurait donc alloué (après acceptation par d'autres), pour un CDD ou un post-doc. Mais... je
lui ai exposé sommairement mon parcours... et tout est tombé à l'eau. Pas de ça chez elle ! Elle ne me l'a pas dit explicitement mais ça se comprend. Les parasites de mon espèce, c'est bon pour
les camps de travail, pas pour la recherche.


J'en suis donc à préparer des dossiers de maîtres de conférence, en lesquels je ne crois absolument pas, mais je ne veux pas pouvoir me dire que je n'ai pas essayé, et je nourris mon amertume.
Les post-docs, je n'essaie même pas. Peut-être ai-je tort.


Le monde de la recherche est très conservateur, normatif, moralisateur. C'est choquant de la part de gens aussi diplômés. Mais la plupart des chercheurs-euses sont des c... diplômé(e)s, c'est ce
que j'ai appris de plus vrai sur le métier. Mais je préfère arrêter là mes propres commentaires... Je vous donnerai d'autres nouvelles dans quelque temps. C'est ma rubrique : comment devenir
chercheur quand on est un fou qui essaie de se reconvertir après un parcours professionnel, et à quoi se trouve-t-on confronté.



Benjamin 29/09/2010 21:24



@ b : félicitations pour votre thèse, j'espère que vous en ferez (= qu'on vous laissera en faire) bon usage...


 


Bon courage et à dans deux ans!



b 29/09/2010 15:52



Suite des évènements, 2 ans après...


J'ai eu ma thèse cette année. Pas de félicitations, la quarantaine bien entamée, un parcours atypique de chez atypique... Bref, peu d'illusions. Mais je suis confiant, ça ne s'explique pas. Une
grâce de Dieu, probablement (je ne plaisante même pas). Je suis en train de préparer les concours de qualification. J'ai deux ou trois publications à mon actif (deux articles et un compte rendu).
Bref : on verra. Je dirai la suite dans deux ans.



b 04/12/2008 17:44

Les raisons qui me poussent à faire ça seraient trop longues à expliquer et trop personnelles. En deux mots, disons que je me suis senti volé de mes études supérieures et que mon sujet me tient à coeur.Non, je n'ai rien d'autre à faire pour l'instant qu'à terminer le plus vite possible. Je dois aussi composer avec l'ANPE qui montre les dents... Bref, la situation se complique.Je me suis lancé là dedans sans filet, en me disant que si je ne le faisais pas, je le regretterais tout le reste de ma vie. Vu comme ça, je ne pouvais pas ne pas le faire. J'aurai au moins le mérite d'avoir essayé.Si on me conseille de m'expatrier, c'est que ma situation est vraiment bouchée en France ! On verra... Tout arrive.