Jeudi 10 mai 2007

Parmi les activités qui me prennent du temps-cerveau et m'empêchent de finaliser un des quelque 40 brouillons de billet,on peut trouver la lecture expiatoire du dernier livre de Claude Allègre, "Ma vérité sur la planète". On peut en résumer la thèse en une phrase: "les écologistes qui prônent la décroissance et les restrictions sont une secte verte (sic) qui manipule les foules par la peur, alors que la seule écologie souhaitable est une écologie créatrice d'emploi et moteur de la croissance économique". Le ton est donné. De manière assez flagrante, Mr Allègre balaie très souvent d'un revers de la main les propositions des écologistes avec un seul argument: "cela conduirait à mettre tant de personnes au chômage", sans même analyser l'utilité de la mesure. J'y vois pour ma part l'influence de son passage dans la politique, et une similarité flagrante avec bien d'autres sectes, dont la doctrine repose sur une apologie du confort et un rejet de la responsabilité (au hasard: Raël).

Il me fallait le lire pour m'en rendre compte, mais Mr Allègre utilise des procédés assez douteux pour faire valoir sa vison de la défense de l'environnement, c'est-à-dire pour disqualifier celle des écologistes traditionnels. En vrac et hors des faits scientifiques, on trouve donc:

  • les arguments ad hominem, des critiques adressées aux personnes pour dévaloriser leurs idées.
  • la déformation, qui vise notamment Jean-Marc Jancovici.
  • la valorisation de sa propre carrière scientifique, tout un poème!


Mr Allègre décrit sa passion pour la nature qui l'a conduit à la Géologie (il précise que grâce aux fossiles et aux cycles géochimiques, il n'a jamais quitté la Biologie... mouais, mais tant qu'on a pas fait une coloration de Gram sur du yaourt, on n'a rien fait). Il mentionne presque par hasard que sa filière avait été choisie par Pierre-Gilles de Gennes (prix Nobel) et Jean-Pierre Changeux (ex-futur Nobel).Sa carrière l'a mené aux quatres coins du globe, ce qui lui fait dire en termes à peine voilés qu'il n'a rien à envier à Nicolas Hulot, contre qui son livre est dirigé. Je rappelle que Claude Allègre est géochimiste, au demeurant brillant, dont les travaux ont principalement consisté en un décryptage de la mécanique interne de la Terre grâce à l'analyse de ses roches. Rien à voir avec le climat. A priori, il n'aurait donc aucune crédibilité pour s'opposer aux conclusions de l'IPCC (ce qui est le cas); il avance donc deux arguments qui n'ont rien à voir avec la science, mais plutôt avec les scientifiques:

  • l'IPCC n'est pas représentatif de la communauté scientifique et entretient la peur pour préserver ses crédits.
  • l'argument Wegener, un bijou que je voudrais développer ici.

Alfred Wegener était un astronome et climatologue allemand qui eu l'intuition de la dérive des continents en voyant de blocs de banquise se séparer à la surface de l'eau. Il étaya sa théorie avec des arguments géographiques, géologiques, paléontologiques pour la présenter à la société géologique d'Allemagne en 1910, et la publier en 1912 et 1915. Bien sûr, il fut accueilli comme un original et ignoré par la communauté des géologues. Allègre insiste sur le fait qu'un calcul mathématique était censé prouver à l'époque que la dérive des continents devait s'accompagner de plissement visibles de la croûte. L'erreur (car les continents dérivent bien) était en réalité que ce calcul ne considérait que la croûte terrestre et non les plaques, environ 10 fois plus épaisses. Peu importe, Mr Allègre suggère ainsi qu'on ne saurait trop se méfier des modélisations... La dérive des continents fit néanmoins son chemin chez les non-géologues, avant d'être corroborrée par des données supplémentaires dans les années 50. Claude Allègre se targue d'avoir été l'un des pionniers de cette théorie en France dans les années 70, seul ou presque contre tous ses confrères. Il en tire aujourd'hui trois conclusions:

1. Pas besoin d'être un spécialiste pour avoir raison, fût-ce contre tous les spécialistes

2. "les mathématiques à elles seules ne peuvent permettre d'expliquer un phénomène naturel dont on n'a pas compris l'essence"

3. "La vérité scientique met parfois beaucoup de temps à être acceptée" (citation d'Einstein à la clef).

Bien évidemment, ces trois conclusions justifient la position actuelle de Claude Allègre, voire lui donnent raison, c'est beau et pur comme un agneau qui vient de naître... mais ce n'est qu'un procédé. L'exemple de Wegener ne donne pas systématiquement raison à ceux qui s'élèvent seuls contre tous! Bref, la ficelle est grossière, et je recommande de ne s'attacher qu'aux arguments concernant les faits scientifiques.

Scientifiquement, son argumentation est un peu bancale: pour résumer rapidement la position de Claude Allègre, le changement climatique s'est déclaré dans les années 80 (la responsabilité de l'homme n'y est pas prouvée), contrairement à toutes les données de l'IPCC qui traduisent une hausse des températures depuis les années 50. Comment? En ne considérant que les données européennes pour cette seconde moitié du XXème siècle. Pourquoi? Parce qu'elles sont selon lui les seules fiables, "et de loin"! En 1950, on n'avait pas de thermomètre fiable aux Etats Unis? Il me semble pourtant que réfuter un phénomène global avec des données régionales revient à se placer au niveau de Raël, qui nie tout réchauffement climatique sous prétexte qu'il a fait très froid au Canada! Au surplus, l'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence: si l'on ne disposait pas de courbe de température pour l'Australie, cela ne signifierait pas que la température n'y a pas augmenté. Il est ensuite facile à l'auteur de jeter le discrédit sur la climatologie, puisque ses conclusions ne reposeraient que sur des modèles et non des observations, et en confondant cette discipline avec la météorologie, dont, c'est bien connu, les prédictions ne sont plus fiables après cinq jours!

Claude Allègre qualifie l'argumentation de Wegener de "précise, rigoureuse, convaincante", avec toutefois quelques savantes omissions. Si j'avais été géologue au début du siècle, je n'aurais pas trouvé "convaincante" l'idée selon laquelle les continents dérivent en labourant les fonds marins du fait de la force centrifuge de la Terre en rotation, ou encore du fait des marées lunaires! Bref, il manquait un mécanisme, ce qui n'est pas le cas pour le changement climatique.

Pour finir, je remarque juste que Claude Allègre, assez imbu de ses références scientifiques et très critique envers les "écologistes de la pénurie", omet de s'attaquer à l'astrophysicien Hubert Reeves, qui pourtant dans l'excellent "Mal de Terre" admet le réchauffement climatique et met en garde contre la tentation de la fuite en avant.

 

Par Benjamin - Publié dans : Environnement
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Commentaires

Cet argument de "on peut pas prédire le climat, la preuve, la météo se plante à plus de 5 jours", qu'est ce qu'il peut m'énerver ! Et je l'ai entendu de la bouche de personnes tres, tres qualifiées par ailleurs. Enfin, c'est si compliqué à comprendre que quand on ajoute des variations chaotiques à court terme et une tendance régulière à long terme, il peut etre difficile de prédire la valeur exacte à court terme, et facile de prédire la moyenne à long terme ? c'est la différence entre la météo et la climatologie
Commentaire n° 1 posté par Matthieu le 11/05/2007 à 02h10
Merci pour cette fiche de lecture ! Ce qui est incroyable avec Allègre, c'est cette façon permanente de revenir à la charge avec toujours les mêmes arguments moisis, et si possible non scientifiques. Le coup de Wegener, c'est vraiment nul; en Géologie, les erreurs mathématiques ont été légion car on ne connaissait pas les mécanismes internes. Kelvin avait en son temps estimé l'âge de la Terre à quelques millions d'années en calculant la vitesse de refroidissement d'une boule en fusion; le problème est que la radioactivité interne maintient la température élevée. Comme tu le dis très bien, on comprend bien mieux les mécanismes en géologie. Le pire, c'est que ça marche; sa double "légitimité" de politique et de scientifique lui donne un poids énorme.
Commentaire n° 2 posté par Tom Roud le 11/05/2007 à 07h03
"on comprend bien mieux les mécanismes en géologie." Lapsus : en climatologie. On est par exemple capable de fitter les courbes de progression actuelle des températures avec les modèles mathématiques, ce qui n'était pas le cas des modèles en géologie.
Commentaire n° 3 posté par Tom Roud le 11/05/2007 à 07h08
En dehors du bouquin (que je ne lirai pas vu le passif du personnage), faut voir aussi qu'il a employe des arguments plus classiques de la science (citer des papiers et d'autres travaux) dans certains de ses articles du point. Qui sont particulierment interessants puisqu'un des articles disait exactement le contraire de ce qu'Allegre voulait lui faire dire. En gros, il affirmait qu'une serie de climatologues dans Science avait montre qu'il n'y avait pas de baisse de quantite de glace en antarctique, alors que l'article parle des precipitations de neige...Si on lit l'article en entier, on s'appercoit d'ailleurs que le propos de l'article cite par C. Allegre, modulo l'incertitude evidente de ce probleme visiblement encore mal compris (precipitations neigeuses en antarctique), montre au contraire que le rechauffement n'ayant pas l'air d'augmenter les precipitations de neige, celles-ci ne peuvent pas compenser les pertes dues a la fonte des neiges sur les bords. J'etait tellement epoustoufle par une telle mauvaise foi que j'ai du confirme le sens de ma lecture aupres de l'auteur de l'article en question.
Commentaire n° 4 posté par david le 11/05/2007 à 08h02

Dans la même veine, il affirme que la disparition des neiges du Kilimandjaro n'est pas due au réchauffement , mais à l'aridification de cette région de l'Afrique, étude à l'appui. Pourtant, même les auteurs de ces travaux ont répondu que l'aridification agissait à des echelles de temps bien plus grandes et ne pouvait expliquer ces observations...

Commentaire n° 5 posté par Benjamin le 11/05/2007 à 10h18

Son meilleur argument est p-e celui sur l'agenda de l'IPCC. CA applique implicitement la théorie d'Anthony Downs sur l'issue attention cycle, qui dit qu'un problème ne mobilise pas l'attention constamment mais qu'il y a des pics d'attention reproduits de manière cyclique par les agents qui en tirent profit. En tirant la sonnette d'alarme en continu, l'IPCC sécurise la position du climate change sur l'agenda, et son capital par la même occasion. Évidemment le pb c'est que cette démarche non désintéressée est parfaitement compatible avec un vrai problème.

Commentaire n° 6 posté par Fr. le 11/05/2007 à 10h34

Benjamin, as-tu une référence concernant la position que tu prêtes à Allègre sur les Antilles ? Ca me parait un peu gros, dans un domaine où sa compétence ne fait aucun doute... enfin, ça remonte peut-être à 1960.

Commentaire n° 7 posté par ugn le 11/05/2007 à 13h56
L'"argument" de Vegener est vraiment lamentable. Ce qui est vraiment affligeant, c'est qu'on le retrouve à l'identique chez de nombreux partisans des pseudo-sciences, en général associé avec une référence à Galilée. Comme si le fait d'être isolé suffisait à donner raison. Mais dans le cas Allègre, c'est encore pire, en effet, contrairement à Vegener, il ne défend aucune théorie ou hypothèse, mais s'oppose à des résultats généralement admis, sans apporter quoi que ce soit de construit.
Quant à l'idée que la thèse du réchauffement climatique servirait à attirer des crédits, c'est simplement honteux. Avec de tels procès d'intentions, c'est tout la science qui pourrait être mise à la poubelle.
Les particules élementaires? C'est pour pouvoir s'acheter des accélérateurs.
Les exoplanètes? Ca permet de justifier le coût des télescopes.
Le séquençage du génome? Quel beau matériel on a pu se payer avec ce canular.
etc...
Commentaire n° 8 posté par beurk le 17/05/2007 à 21h25
Que dire de cet article au non moins élogieux? Non bien sûr je plaisante. Que je sois pour ou contre les idées, car il en a tout de même, que défend ce cher professeur, je mettrai quelques bemol à cet article. Le premier point que j'aimerai aborder c'est de l'accabler sur le fait qu'il tuilise son parcours pour donner du crédit. S'il en fait certes un peu beaucoup dans son oeuvrage, Claude Allègre est obligé de passer par là pour renforcer sa crédibilité car aller expliquer, que ce soit vrai ou pas, que ce dise la grande majorité des scientifiques est faux au grand public. Douce utopie de croire pouvoir le faire sans. Le deuxième point concerne l'expression "l'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence". Je ne peut dire que belle tournure mais attention en parlant justement de ce problème de données. Sur ce point considérant que les données autres qu'européennes ne sont pas fiables, je ne peux que lui donner raison. Sûrement pas de façon aussi net et irrévocable que lui mais n'importe quel climatologue dira que ces données prêtent à confusion. Parlant ici de variation relativement faible (attention faible ne veut pas dire sans impact), la fiabilités de sdonnées est un point clé. Et on ne peut lui en vouloir de mettre en avant que le manque de données est argument en soi. Pour le dernier abordé et qui n'est pas mentionné ici, je ne citérai que l'histoire. Car si l'article me paraissait d'un relativement bon niveau (excepte sur les Antilles dont je souhaite aussi la source), la subjectivité a entraîné des oublies qu'ils soient volontaires ou non. Pour se faire ses propres idées, il faut regarder l'histoire et notamment le petit âge glaciaire (1550-1850) et avant lui une période chaude qui était en anomalie positive de 2,6°C. Ceci étant dit je ne peux que vous dire que je crois au réchauffement climatique mais dans une optique plus mesurée que le catastrophisme que certains essai de faire passer pour faire peur aux différentes populations et notamment pour justifier certaines logiques économiques contre les pays en voix de développement.

Commentaire n° 9 posté par Alansapius le 18/05/2007 à 19h13
Permettez-moi de rajouter quelques dièses à vos bémols:

-exposer sa carrière comme le fait Mr Allègre ne remplace pas de bons arguments ; l'identification très développée à Wegener est absolument superflue. Enfin, il ne fait que citer les travaux d'autres scientifiques, sans cohérence et parfois à rebours de l'interprétation de ses auteurs (c'est le cas du Kilimandjaro)

-"l'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence"
j'entendais cet argument dans le cas extrême où Mr Allègre aurait raison de ne considérer que les températures en Europe, ce qu'il doit justifier. Je n'avalerai pas comme ça que les thermomètres de la première puissance industrielle et scientifique de 1945 (les USA) étaient défectueux!

-Mr Allègre nie l'impact 1) de l'homme ; 2) du CO2 sur le climat, sous les prétextes fallacieux que l'on en sait soi-disant rien et que les concentrations sont infimes. Or, il admet sans coup férir que le CO2 d'origine humaine acidifie les océans!

-il faut être cohérent : s'il on admet que l'on peut fixer l'optimum médiéval à +2,6°C (que l'on dépasse aujourd'hui, même si le chiffre me paraît douteux), il faut aussi admettre que l'on peut évaluer correctement les températures au XXème siècle!

-l'optimum médiéval et le petit âge glaciaire étaient des phénomènes locaux, que l'on peut en partie expliquer grâce à l'activité du soleil.
mais n'ayez aucune crainte, j'ai la ferme intention d'écrire de nouveau sur le sujet.
http://www.springerlink.com/content/m4m476w270215w15/

http://www.bioone.org/perlserv/?request=get-abstract&doi=10.1639%2F0044-7447(2000)029%5B0051%3AHWWTMW%5D2.0.CO%3B2
Commentaire n° 10 posté par Benjamin le 21/05/2007 à 19h49

N'existe-t-il pas un corollaire de la loi de Godwin, applicable aux controverses scientifiques et à l'invocation de Galilée ou Wegener, ou les deux ?

Commentaire n° 11 posté par ugn le 22/05/2007 à 09h55
"l'optimum médiéval et le petit âge glaciaire étaient des phénomènes locaux, que l'on peut en partie expliquer grâce à l'activité du soleil"

ceci me semble improbable... 

cela dit, je suis d'accord avec Benjamin en gros et en détail
Commentaire n° 12 posté par ugn le 22/05/2007 à 09h57
Un commentaire d'article publié en 2003 dans Science:

"the High Medieval (1100 to 1200 A.D.) was warmer than subsequent centuries, it was not warmer than the late 20th century. Moreover, the warmest Medieval temperatures were not synchronous around the globe."

http://www.scienceonline.org/cgi/content/summary/302/5644/404

l'article lui-même emet effectivement des réserves quant au rôle global du rayonnement solaire:

"Recent modeling studies show that increased solar irradiance does not cause surface warming in all locations. Enhanced solar irradiance leads to increased ultraviolet absorption by ozone, warming the stratosphere; this warming alters circulation patterns in the atmosphere below. If solar irradiance was enhanced in the 12th century, conditions in northern and western Europe may indeed have been relatively warm because of changes in large-scale circulation patterns associated with the Arctic Oscillation. This mechanism may explain why some regions were relatively warm in Medieval times whereas others were not."

http://www.sciencemag.org/cgi/content/full/302/5644/404
Commentaire n° 13 posté par Benjamin le 22/05/2007 à 10h43
Bien, je capitule de bon coeur quand aux effets locaux de l'activité solaire, qui est nécessairement globale.
Commentaire n° 14 posté par ugn le 22/05/2007 à 13h07
MEA MAXIMA CULPA:
Claude Allègre n'a pas tenu les propos que je lui prêtais sur l'origine géologique des Antilles ; le paragraphe est donc retiré. Je viens de remettre la main sur le bouquin, où effectivement il écrit ces mots, mais suivis au paragraphe suivant de la phrase "telle était la théorie de Wegener...".

J'espère que vous trouverez en vos coeurs la force de me pardonner.
Commentaire n° 15 posté par Benjamin le 23/05/2007 à 11h43
  Depuis le debat entre Allegre et Liberation sur la chutte des corps, je ne prend plus du tout ce monsieur au serieux sur le plan scientifique. Il se pretend tres fort, mais il n'est pas capable de comprendre la relation fondamentale de la dynamique.
Commentaire n° 16 posté par Nom d'un chien le 25/07/2008 à 15h55
Comment expliquez vous qu'un géochimiste ignore les propiétés du CO2, de l'Ozone t ds gaz lourds en général
Commentaire n° 17 posté par François TATARD le 21/10/2008 à 11h34


 

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